
Ici, des flammes au teint rouge vif ondulent lentement, inexorablement. À leurs pieds, une vaste masse végétale est sur le point de disparaître. Les deux taches, l’une mouvante, l’autre inerte, se rencontrent et forment un épais nuage noir qui s’élève avant d’être poussé au loin, en dehors du cadre. Ailleurs, au milieu de la nuit, les mêmes tâches rouges dessinent des silhouettes prêtes à affronter le monstre de flammes. Encore ailleurs, de jour ou de nuit, des villages minuscules font face aux lames sans cesse vacillantes qui manquent de les détruire. De telles vidéos, dès le moindre départ de feu de forêt, abondent sur les réseaux sociaux. Les médias d’informations n’ont plus qu’à en choisir les extraits les plus viraux pour agrémenter leurs articles, reportages, journaux TV, etc.
Au milieu de l’été, qui ne s’est jamais surpris à avoir les yeux rivés sur ces images d’incendies, tout près ou de l’autre côté de la planète, en train de dévorer des paysages ? Il faut dire qu’elles sont fascinantes à de multiples égards, et l’on serait tenté de voir en l’observation de ces ondulations lentes et vibrantes une expérience de même nature que la douce hypnose provoquée par le feu de camp ou de cheminée. Mais leur puissance picturale et sensationnelle, toute en contrastes et jeux d’échelles, attire notre regard tout en convoquant certains imaginaires guerriers, voire apocalyptiques, qui n’ont rien d’innocent. En effet, intégrées à des flux de contenus numériques et informatifs, elles semblent toutes raconter la même histoire vague et superficielle, classifiable parmi les « spectacles de l’énergie dissipée » par les destructions[11][11] Pierre Cassou-Noguès, Gwenola Wagon, Les images pyromanes, 2025, p. 92.. Les médias de masses et d’informations, qui veulent intégrer à leurs « actualités » ces images très malléables, s’empressent de les flanquer d’un texte ou commentaire : par exemple, celui d’une détresse, de l’attente face au combat des pompiers, des pénuries annoncées par la perte de récoltes agricoles.
Prenons en exemple l’émission du Monde de Jamy, diffusée au début de l’année sur le service public. Elle s’intitule « Feux extrêmes en France : sommes-nous prêts ? » et se concentre sur l’incendie survenu en Aude en 2025. On pourrait s’attendre à ce que le recul qu’elle s’est offerte par rapport à l’événement permette d’en obtenir un récit moins stéréotypé. Pourtant, l’émission s’ouvre avec un montage des images de l’incendie, vu sous tous les angles et distances possibles, et narre la déferlante brûlante qui s’est abattue sur les villages, champs et forêts de la région. La problématique de l’émission, énoncée en voix-off après des statistiques et des commentaires sur l’échelle inouïe du feu de forêt, met un terme à cet amas de flammes et de fumée : « Sommes-nous suffisamment armés face à des feux qui vont devenir plus nombreux et plus intenses ? » La question permet difficilement de s’échapper de la vision guerrière d’un « mal à combattre » qui n’existerait qu’en simultané de son propre événement. Malgré tout, elle avait le mérite d’être posée avant l’été que nous venons de traverser et qui a porté son lot de canicules et incendies éprouvants, et de porter notre regard ailleurs que sur de vaines accusations de pyromanie vouées à faire porter à quelques individus introuvables la responsabilité collective d’une telle destruction[22][22] Cf André-Williams L. et al., « Les Feux de forêt, un puissant carburant pour les complotistes et l’extrême droite ». Mediapart, 25 août 2026 (en ligne)..
Ce type de commentaires, si précis soient-il, montre bien que ces images, seules, ne nous aident pas à y voir plus clair. Les motifs visuels qui s’y répètent – flammes, végétation asséchée, fumées épaisses, silhouettes humaines, canadairs en plein vol, maisons et villages isolés, voitures qui s’enfuient, etc. – forment des clips interchangeables, ré-employables à excès. Ainsi, l’événement qui les a produites, les témoins qui les ont capturées et les circonstances locales ou planétaires qui les ont permises s’effacent quasiment toujours au bénéfice de leur aspect spectaculaire. Et force est de constater qu’en les temps qui courent, en matière d’écologie, ces vidéos ou photographies semblent absolument inefficaces pour engager notre société vers des changements aussi drastiques qu’urgents et nécessaires.


Peut-être est-ce dû à un sentiment de trop-plein face à des images toutes semblables et dont l’esthétique n’est pas renouvelée. Ou peut-être à une intrinsèque « insuffisance »[33][33] T.J. Demos, « The Agency of Fire: Burning Aesthetics ». e-flux, numéro 98, mars 2019 (en ligne). de ces images qui ne sont, sous le prisme médiatique, que des visions plates et insignifiantes des incendies. (Ce problème de lisibilité n’est d’ailleurs sans doute pas unique aux images de feux de forêt, mais leur particularité est qu’elles réduisent en fumée, dans un parallèle troublant avec les effets du feu, notre capacité à comprendre ce qui nous est donné à voir.)
Le 7ème art participe de cette fascination pour les images d’incendie. Au cours de son histoire, il n’a pas manqué de nourrir et de façonner son imagerie sensationnelle du feu, depuis son âge d’or mass-médiatique (L’incendie de Chicago, Autant en emporte le vent, etc.) jusqu’aux élans les plus récents de ses pyrotechnies numériques (Avatar : de Feu et de Cendres). Au passage, l’industrie s’en est aussi servi pour entraîner ses technicien·ne·s, ses logiciels et ses machines énergivores à la représentation de destructions toujours plus réalistes, et ses climax et rebondissements en tout genre se sont allègrement appuyés sur la capacité du feu à créer un effet de choc. Dès lors, à quoi peut prétendre le cinéma face à la déferlante d’images toujours plus similaires, à laquelle il a participé et a habitué son public ? Quelle réponse offre-t-il à la jouissance face au spectacle de la destruction incendiaire des paysages ?
Plusieurs auteurs contemporains – européens plus particulièrement – se sont emparés de la question en intégrant les feux de forêt dans leurs fictions, à commencer par Oliver Laxe dans Viendra le feu (2019). Le cinéaste franco-espagnol s’y attache à suivre le retour d’Amador chez lui, en Galice, après qu’il ait été incarcéré pour incendie volontaire. Entre critique de l’exploitation des forêts et mise en scène de la suspicion de pyromanie, le film atteint son acmé sensorielle et narrative lors d’une longue scène de feu de forêt. Les images de flammes, filmées au ralenti, y occupent tout l’espace sonore et visuel et sont doublées d’une musique orchestrale qui nous permet de comprendre – comme si cela n’était pas encore évident – ce qu’elles ont de saisissant. Usant d’un montage alterné entre la main qui enflamme et le combat des pompiers, le cinéaste se sert donc du feu comme d’un élément de catalyse, sensationnel au possible et métaphorique : s’il détruit les relations entre personnages, il permet aussi la libre expression d’une ravageuse pulsion interne.
Trois années plus tard, dans Le Ciel rouge, Christian Petzold utilise l’incendie comme une menace qui, tout au long du film, plane sur les quelques personnages au cours de leurs vacances d’été sur les rivages de la mer Baltique. En les isolant dans leur maison au milieu de la forêt, le feu rend tangible leur volonté de construire un monde à part, relié au monde extérieur par quelques nouvelles dont ils balaient systématiquement la gravité. Mais le vent, jusqu’ici clément, finit par tourner. Il apporte les cendres des arbres en feu et concrétise la présence de l’incendie. La rencontre décidée par le cinéaste a lieu au gré d’un champ/contre-champ bien peu inventif entre le personnage principal effrayé et les flammes qu’il aperçoit au loin. Petzold précipite les destins et scellera, dans un climax éprouvant, les amours de ceux qui n’en reviendront pas et l’affliction des survivant·e·s, condamné·e·s au souvenir. Ce qui n’empêchera pas le feu de permettre, malgré tout, un happy end relatif. Après avoir impitoyablement fauché la vie de jeunes amants gays, il fournira le terreau artistique d’où puisera son inspiration le personnage principal, qui s’offre grâce à son expérience de l’incendie un récit brûlant lui ouvrant, après un projet de roman avorté, les portes d’une renaissance littéraire.


Feu follet (2022), comédie musicale de João Pedro Rodrigues, propose un pas de côté en direction de la métaphore du désir. Fantasmatique comme à son habitude, le cinéaste y met en scène des pompiers qui deviennent le fantasme absolu d’un jeune prince portugais qui, face aux images télévisées d’incendies ravageant la forêt « royale » (ce dont s’amuse le cinéaste qui la choisie remplie de pins, donc droite et ordonnée, mais surtout hautement inflammable), annonce à ses parents vouloir s’engager. Sûrement est-il déjà guidé par un désir sexuel en lequel il trouvera une issue favorable avec Afonso, jeune pompier de la caserne où il fait son apprentissage. Fait signifiant : c’est dans une forêt calcinée que se consommera leur passion. De moteur de changement pour le prince, le feu devient le synonyme d’une passion intime et intérieure – sans pour autant dépasser son statut métaphorique et catalytique.
Dans ces quelques films, le feu est mis au service des récits comme un outil narratif et esthétique, le plus souvent sous forme de climax ou de catharsis. Les incendies s’y sont fait une place à la fois en tant que menaces planantes et comme déclencheurs (ou accélérateurs) de la résolution des intrigues. Au vu de l’ampleur que sont en train de prendre les phénomènes de feux de forêt dans les champs médiatiques estivaux et dans nos imaginaires, cette présence a quelque chose de rassurant – peut-être même d’évident – dans la capacité du cinéma de s’emparer des problématiques ouvertes par les catastrophes climatiques. Mais les films cités peinent encore à bousculer l’esthétique et les récits mass-médiatiques de la destruction et à dépasser le montage par le choc.
Le dernier film de Teresa Villaverde, Justa (sorti en France début 2026) place néanmoins la première pierre d’une nouvelle poétique, en reprenant la forêt et les personnages là où les avaient laissés Laxe, Petzold et Rodrigues : en état de choc. Nous n’y verrons nulle flamme, nulle fumée, nulle destruction ; seulement les marques des incendies qui ont ravagé plusieurs régions du Portugal en 2017. La cinéaste y explore, à travers les récits croisés de victimes qui s’y rencontrent et s’y lient d’amitié, l’impossibilité de l’oubli et la vie dans les marges de ces individus de toutes générations : une petite fille (dénommée Justa), son père, un jeune homme, une femme âgée. Tous·te·s endeuillé·e·s, iels peuplent cette région rurale où iels sont confronté·e·s, autant qu’aux fantômes de leurs proches, au silence du reste de la société portugaise. Une envoûtante poétique de la calcination, toute en cendres, suie et noirceur, place le récit dans les recoins les plus sombres et morbides du paysage – cimetière, maison aux volets fermés, forêt peuplée de troncs d’arbres brûlés – mais où les personnages, mis au ban de la société, ont trouvé refuge.
La mémoire, qui est à la fois collective et individuelle, continue de faire planer le souvenir de l’incendie au-dessus des espaces traversés à pied ou en voiture. Elle fait exister l’événement par-delà ses moments les plus retentissants, car les traces qu’il a laissées semblent absolument indélébiles. Villaverde ne tombe pas pour autant dans un « avant-après » superficiel. Une forme de tragique émerge de cette expérience déchirante, que ce soit dans le caractère collectif de la vie passée inatteignable ou dans les existences sans cesse rattrapées par un événement qui les dépasse.

La violence du feu, à laquelle nous n’aurons accès qu’au travers de bribes de récits, du sentiment de vide laissé par la mort, de paysages noircis et d’espaces domestiques abandonnés, nous est pourtant familière, tant les personnages transportent partout leurs douleurs et leurs traumatismes. Mutisme, corps meurtris, cécité forcée, chambres vides… le passé survit, malgré l’évidente dissonance avec le dynamisme d’une société portée vers le déni et une trop factice résilience. Au cours du film, il devient clair que, pour Villaverde, ce qui est important n’est pas tant de ressasser les souvenirs que d’y chercher la force de soulagement – envisageable uniquement dans les marges – que parviennent à s’apporter les survivant·e·s. La puissance écologique de Justa tient à la justesse de son geste rassembleur, non seulement des existences des oublié·e·s, mais aussi des chronologies longues et sinueuses des tragédies climatiques. En effet, longue est la reconstruction d’une vie brisée par un tel événement. Temps humains et non-humains se rejoignent dans la corrélation des blessures des espaces naturels et des personnages : les cicatrices se forment plus vite qu’elles ne se résorbent. Chez Villaverde, l’attention au deuil passe par le soin de l’esprit, au-delà des réticences de chacun·e, comme le montrent les efforts accomplis par une psychologue pour soutenir la jeune Justa, qui a perdu sa mère dans l’incendie.
Justa s’écarte de la représentation médiatique des feux de forêt en offrant à la catastrophe une incarnation humaine et tangible. Le récit libère la puissance tragique de ces phénomènes climatiques et se construit en alternative salutaire des images immédiates, brûlantes et virales qui nous assaillent. Le cinéma, art du temps et non de l’instant, ne peut devenir un refuge écologique que s’il préfère l’économie du regard à celle de l’attention, et ne manifeste sa puissance propre que s’il s’écarte de l’esthétique du choc pour se rapprocher de celle, bien plus riche, de la sidération. Sous ce prisme, la temporalité de la catastrophe se dilate naturellement. En donnant une profondeur à la surprise et au traumatisme de la rencontre avec le feu, elle permet au passé de l’incendie de retrouver et poursuivre son existence. Ce sont les regards sidérés des personnages qui leur permettent de percevoir les rémanences de l’incendie dans le réel et les imaginaires des êtres rencontrés. Ces regards, chez les victimes des incendies de Justa, sont emplis d’une bienveillance qui offre à chacun·e le temps de (se) soigner. Une immense beauté surgit alors dans les gestes de soin et les marques d’attention qui peuplent le film. Par exemple, ceux du jeune homme qui, face au désespoir de la vieille femme aveugle qui est devenue son amie, invente pour elle une nouvelle manière de reconnaître les contenants d’aliments, grâce au toucher. Et si cette beauté nous touche tant au cinéma, c’est pour bien des raisons qui dépassent de très loin les effets d’images incendiaires qui nous brûlent la rétine sans causer aucune étincelle. Gageons qu’il s’agisse là d’une manière bien plus juste, efficace si l’on peut dire, de représenter la catastrophe.
Le feu est bien là, indéniablement de retour lors de cet été qui n’en finit pas malgré les efforts des pompiers et l’augmentation du nombre de Canadairs, comme en rendent compte tiktoks, vidéos sur Youtube, reportages TV et quelques films réalisés par nos auteur·ice·s les plus en vogue. Il ne s’agit donc plus de feindre la surprise face aux spectacles de destructions estivales. Nous les avons vus, entendus, placés sur des cartes, observés mettre à l’arrêt les vies de personnes innombrables – et même de quelques personnages. Maintenant vient le temps d’après, celui de se demander : comment vivre avec ? Il faudra adapter bien davantage que nos habitats pour survivre au prochain été et aux suivants. D’infinis imaginaires calcinés restent donc à mettre en œuvre.
