James Bond, No Time to Die, Cary Joji Fukunaga

Wicker Man

D’aucun·e·s pourraient penser à une faute de frappe, considérant les nombreuses critiques qui ont paresseusement repris à leur compte la thèse d’un 007 « woke », comptant, tout aussi paresseusement, sur cette notion aux dents creuses pour tancer une licence qui aurait succombé aux sirènes de prétendus lobbies culturels. Ce n’est donc pas de weaker man, « plus faible » ou « affaibli », que cet article entend qualifier le tout dernier James Bond, mais bien de wicker man, homme d’osier – ou de paille, si l’on consent au jeu de mot.

Tard dans la nuit d’un nightclub jamaïcain, un agent retraité du MI6 rencontre un autre agent dans la force de l’âge de la CIA. Les deux hommes sont amis depuis toujours et comptent profiter des basses puissantes du reggaeton pour couvrir leur conversation sur l’enlèvement d’un scientifique russe secrètement employé par la couronne. L’étatsunien est venu accompagné d’un jeune rookie, fervent admirateur de l’agent britannique, au grain de peau lisse et aux dents impeccablement blanches. En traversant la piste pour rejoindre son collègue accoudé au comptoir et s’étonner avec lui de l’éclatant sourire qu’arbore en permanence la jeune recrue à la mâchoire carrée, James Bond percute une femme qui le dévisage, « Hi. » murmure-t-elle. La femme est noire, chuchotements dans la salle de cinéma : difficile d’avoir été épargné·e·s, tout au long de la production de No Time to Die, par les flots de commentaires racistes et sexistes qu’ont suscité ne seraient-ce que les rumeurs d’une transmission du matricule 007 à un acteur non blanc (Idris Elba avait été un temps évoqué) ou pire, une actrice non blanche.

L’autrice de ces lignes fait, sans surprise, partie de celleux que ce type de permutation fait balancer entre adhésion aux tentatives de rendre le cinéma plus inclusif, scepticisme quant aux ressorts grossiers de pink-black-rainbow washing sur lesquels s’appuie une franchise telle que celle du héros de Ian Fleming, et la consternation anticipée à l’idée des vagues de violence que suscitera inévitablement le fantasme de la citadelle assiégée dans l’esprit de ceux qui voyaient en 007 le dernier bastion d’une représentation fidèle de leur masculinité blanche (Thor ayant légué, l’année passée, son marteau à Tessa Thomson et Captain American son bouclier à Anthony Mackie). Les réalisateur·ices plongent alors dans un véritable marécage (voire cloaque) où se croisent l’opportunisme (voire l’hypocrisie) de l’industrie du divertissement souhaitant conquérir de nouveaux marchés sans tenir compte des véritables débats qu’impliquent la question de la représentation, et les paniques morales d’une fanbase convaincue d’être déshéritée.

Alors comme bien souvent, l’exercice revient à tenter de ménager la chèvre et le chou, à essayer de satisfaire tout le monde, et donc, de ne satisfaire personne, ou pire, fournir aux forces du backlash la preuve irréfutable que le grand remplacement esthético-politique est en marche. Et par l’incapacité – ou le refus – de proposer un personnage dont l’écriture ne se contente pas de puiser dans un répertoire de lieux communs idéologiques, No Time to Die prête le flanc à toutes les interprétations conspirationnistes faisant des scénaristes des agent·e·s des lobbies de « l’ingénierie sociale », actant par là même la victoire culturelle desdits lobbies et l’absolue consubstantialité de la pensée intersectionnelle et du capitalisme. Quiconque s’assoit devant No Time to Die, les oreilles encore bourdonnantes du concert de cris d’orfraies poussés par toutes sortes de ministres, de « francs-tireurs-raisonnables », de « frontistes-populaires », d’« hommes-à-tout-dire-de-Bolloré » et autres « républicains-printanniers », entend s’écrire les Répliques qui ne tarderont pas à émaner de ce petit peuple de droite à mesure que le film se déroule sous ses yeux.

Lorsqu’apparaît Nomi, la nouvelle 007, au milieu des stroboscopes multicolores, le jeune agent étatsunien – dont l’angle maxillaire n’aurait rien à envier à celui de Daniel Craig – est lourdement évincé par le mouvement du plan séquence autant que par les plaisanteries de James Bond et Felix Leiter à son propos. Plus tard, Ernst Blofeld, du fond de sa prison de haute sécurité, n’accepte de parler qu’à Madeleine Swann et James Bond, dont la séparation fracassante ouvre le film. Alors que le moment fatidique approche, un montage alterné montre l’arrivée des deux protagonistes, remontant chacun·e un couloir d’un pas vif, l’une accompagnée par Nomi, l’autre accompagné par Bill Tanner du MI6. Tandis que Tanner s’inquiète de la capacité de Bond à contrôler ses pulsions au moment où il reverra Swann pour la première fois, Nomi, s’inquiète du retour de Bond au MI6 qui menacerait son grade de 007 fraîchement acquis, et encourage Swann à lui rapporter tout dérapage ou comportement déplacé de l’agent retraité – « Cela me serait d’une grande aide », précise-t-elle. Outre le fait que chacune des missions confiées à Nomi au cours du film sont systématiquement contrecarrées par les méthodes peu orthodoxes de James Bond – là où le film prend le temps de montrer la nouvelle 007 consultant M pour savoir si elle est autorisée à « capturer ou tuer » sa cible –, la séquence de la prison puise explicitement dans la rhétorique bien connue de la femme arriviste voire intrigante pour justifier l’ascension éclair de Nomi au sein de l’agence de renseignement. Aussi peut-on suspecter que la confrontation qu’organise le montage et la composition des deux plans ne vise pas véritablement à préparer le face-à-face entre les deux ancien·ne·s amant·e·s, mais plutôt à condenser l’affrontement de deux « méthodes » qui parcourent tout le film : la témérité virile et franche de Bond contre l’ambitieuse et irascible [1] Nomi qui s’inquiète plus de la réintégration de son prédécesseur que de la fin du monde projetée par le méchant.

Mais le film a trouvé un artifice narratif au-delà de tout soupçon (et d’une grande originalité) en la personne du docteur Valdo Obruchev, savant fou de son état, à l’accent russe très prononcé, qu’une brève séquence oppose à Nomi dans les laboratoires secrets de l’île du docteur Safin. L’homme (de paille) enchaîne deux répliques sur « la possibilité de soigner l’Afrique » et « la race » de Nomi, avant que celle-ci ne se résolve à le pousser dans l’un des bassins d’acide caustique, « Time to die. » déclare-t-elle simplement. Comme Madeleine et James ont brûlé sur de petits papiers, le nom de leurs tourments au début du film (« L’homme masqué » pour elle, en français dans le texte, et une supplique, « Forgive me. », adressée à Vesper pour lui), le film brûle ce très commode docteur nazi-soviétique sorti de son formol pour l’occasion, incarnant à merveille un racisme scientiste d’époque. Pourtant, il n’aura échappé à personne que le retour de « l’homme masqué » est précisément l’argument de No Time to Die, de même que le pèlerinage de James Bond sur la tombe de son premier amour connaît un développement pour le moins inattendu…


[1Voir à ce propos les travaux autour du stéréotype de la « angry black woman » tels que J. Celeste Walley-Jean, « Debunking the Myth of the “Angry Black Woman” : An Exploration of Anger in Young African American Women », Black Women, Gender + Families 3, no 2 (2009) : 68 86.