Le Pont des espions, Steven Spielberg

Un ami américain

par ,
le 11 décembre 2015

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Depuis le milieu des années 2000 – après La Guerre des mondes – la reconnaissance du statut de Spielberg en France a déclenché une gigantesque entreprise de réhabilitation de son œuvre, encore largement conspuée jusqu’au milieu des années 90. Spielberg, symbole de l’entertainment hollywoodien, a longtemps été vu comme un cinéaste à l’esprit trop naïf (on peut relire à ce propos le texte de Serge Daney sur La Couleur pourpre) visant essentiellement un public d’adolescents, nourri au lait d’Amblin entertainment. Louis Skorecki, dont on a récemment exhumé la critique de Retour vers le futur, écrivait à propos du film de Zemeckis : « sacralisation définitive du teenager comme seul personnage du film possible et par conséquent, comme seul public ». Le public de Spielberg est depuis passé à l’âge adulte et les étiquettes se sont curieusement inversées : on parle aujourd’hui de Spielberg comme d’un vieux maître et on convoque, pour évoquer son film, les noms des grands cinéastes américains classiques : Ford et Capra, entre autres. Il y a pourtant dans ce classicisme quelque chose de funèbre. La lumière de Janusz Kamiński, chef opérateur attitré du cinéaste depuis Schindler, s’est progressivement affadie, elle s’est figée dans des nuances froides de gris (Lincoln, en particulier), jusqu’à atteindre la raideur glacée qui caractérise Le Pont des espions. Comme si, devenu maître, Spielberg avait aussi perdu le côté le plus lumineux de son cinéma.

La lumière, chez lui, a longtemps été associée à la vision merveilleuse, au sens presque religieux du terme. La fin de Rencontres du troisième type (1977) consacrait la puissance de cette vision quasi biblique, à travers un échange avec l’Autre que l’on peut considérer comme un sommet de naïveté spielbergienne. Film adulte, réalisé après l’attaque contre les tours du World Trade Centre, La Guerre des mondes (2005) faisait le deuil de l’éblouissement: il n’y avait plus de merveille à voir dans le ciel, les flares d’E.T. ayant cédé la place à des lueurs d’apocalypse. On retrouve cette imagerie typiquement spielbergienne à la fin du Pont des espions : dans une nuit faite de brume et de halos, deux hommes, l’un américain, l’autre soviétique, traversent un pont pour passer d’un camp à l’autre, c’est le terme d’une longue négociation diplomatique entre l’Est et l’Ouest, à l’époque de la Guerre froide. Alors que le détenu américain est reconnu par ses pairs, Abel, l’espion soviétique se tourne vers son avocat (Tom Hanks) et lui lance : « Et moi, qui me reconnaîtra ? ».

Retrouver sa chambre, sa famille, sa patrie a toujours été une épreuve douloureuse pour les héros de Spielberg. Le rapatriement, grand thème lyrique de son cinéma, a pris dans ses plus beaux films (E.T., A.I., Arrête-moi si tu peux) des formes merveilleuses, transcendées par un pathos ne se fixant aucune limite. Le départ d’E.T dans le vaisseau-mère, le retour de l’enfant-robot dans sa maison à la fin d’A.I., la famille aperçue comme un rêve de Noël dans Arrête-moi si tu peux représentent le cœur de l’oeuvre de Spielberg. Dans Le Pont des espions, ce thème est repris de façon singulière. En se demandant si quelqu’un peut le reconnaître au moment de l’échange, Abel se désigne comme un homme de nulle part, une simple carte abattue par un homme habile (Hanks) dans le cadre d’une transaction entre deux camps. La mise en scène de Spielberg ne rejoue pas dans cette scène son cérémonial habituel autour du rapatriement et de la séparation : aucun pathos, aucun éclat hors du commun dans les lumières qui éclairent le pont de Glienicke, à Berlin. Une fois la reconnaissance effectuée, Abel disparaît dans la nuit, tandis que le film réserve au personnage de Hanks un traitement conforme à sa morale patriotique : le retour du héros au foyer, sa reconnaissance médiatique, ses hauts faits diplomatiques résumés par un carton en forme de panégyrique, évoquant son rôle capital dans la crise cubaine des années 1960.

Cette solennité un peu lourde s’accorde mal avec le traitement plus étrange de la partie diplomatique située en Allemagne de l’Est. Le scénario des frères Coen, qui présente, comme dans tous leurs films, des ruptures de ton, de traits d’humour secs, imprévisibles, oblige Spielberg à devenir, comme le personnage de Hanks, un négociateur à l’intérieur de son propre système. En décrivant les étapes de la transaction menée par son héros diplomate, il négocie quelque chose de nouveau dans son œuvre : tracer le portrait d’un personnage situé entre Schindler, modèle de l’homme juste dont on trouve une autre déclinaison dans Lincoln et Frank Abagnale, le joueur d’Arrête-moi si tu peux. Négociation difficile car le film traite d’un sujet historique et vise, selon une perspective qu’on peut présenter comme classique, à produire un modèle de héros exemplaire. Mais il y a aussi un côté kafkaïen dans cette mission diplomatique en RDA, qui tient à quelques détails dont l’étrangeté est toujours soulignée par le point de vue de Hanks. Lorsque depuis la fenêtre d’un bus, il voit tomber sous les balles les corps de ceux qui essaient d’escalader le Mur de Berlin ou lorsqu’il monte à bord d’une voiture lancée à toute allure sur une route enneigée, Hanks apparaît comme un héros empêtré dans un monde absurde, dont le périple n’est pas sans rappeler celui de Llewyn Davis dans le film des Coen.

Cette partie du film est très séduisante dans ses détails, mais aussi très faible dès que le point de vue s’élargit, dès que le film rappelle vers lui son contexte historique. Spielberg convoque alors des clichés de livres d’Histoire autour du Mur de Berlin, du pays des Soviets et des braves gens de l’Est, dont la famille d’Abel offre un reflet pour le moins caricatural.  Dans cette Allemagne de l’Est plus ou moins fantasmatique, Tom Hanks a parfois l’allure d’un touriste américain jeté au milieu d’un no man’s land. Aussi la négociation spielbergienne tourne-t-elle, logiquement, à l’avantage d’un projet moins écrasant : c’est lorsqu’il se rapproche d’Arrête-moi si tu peux que Le Pont des espions atteint ce qu’il a de meilleur. Cela tient en une formule simple : deux contre un. Alors que dans la première partie du film, Abel est dépeint comme un homme dont il faut défendre les droits dans une perspective humaniste classique (la Constitution américaine, l’esprit des lois), il devient, dans la seconde partie, l’objet d’un coup de poker : deux Américains contre un Russe. L’humanisme cède la place à un pragmatisme qui oriente la négociation menée par Hanks vers la solution la plus avantageuse pour l’Amérique.

Le choix de Tom Hanks dans ce rôle de négociateur sert beaucoup le film. De Philadelphia à Captain Philips, Hanks n’a jamais cessé d’être le bon visage de l’Amérique et c’est ce visage qui est restauré dans un épilogue édifiant. Après avoir joué son coup de poker, le héros rentre à la maison, dans son grand pays de droit. La scène de retrouvailles avec sa famille – lieu de prédilection du pathos spielbergien – n’est pas sans rappeler la dernière séquence d’Argo, où Ben Affleck revient d’Iran avec le même sentiment de fierté devant la tâche accomplie, le good job. Il est curieux que le film d’Affleck ait été attaqué en France pour son patriotisme naïf alors qu’il partage avec celui de Spielberg les mêmes ambitions édifiantes : reconstruire une figure de patriote rusé et non violent qui serait l’antithèse exacte du chien de berger dépeint par Eastwood dans American Sniper.

Cette restauration finale des valeurs patriotiques n’a rien d’étonnant chez l’auteur du Soldat Ryan. Le jeu sur l’identité, qui ouvre le film dans un prologue démultipliant le visage d’Abel, à la manière du Triple autoportrait de Norman Rockwell, est une fausse piste. L’instabilité de l’identité, thème déjà abordé brillamment dans Minority report, n’est pas du tout l’objet du Pont des espions. Son enjeu principal est la négociation – et au terme de celle-ci, Spielberg accorde la priorité au personnage de Tom Hanks : l’Américain a fait de l’espion soviétique une simple monnaie d’échange, parce que les affaires sont les affaires. Mais dans cette vaste entreprise de négociation qui occupe presque la totalité du Pont des espions, Spielberg n’a pas tranché nettement à l’intérieur de son système de valeurs et il n’est pas certain que malgré sa conclusion édifiante, le film soit entièrement dédié à l’éloge de son héros. L’élan patriotique – dont on trouve des échos dans The Walk de Zemeckis et The Martian de Scott – ne doit pas occulter un projet plus secret qui serait propre à l’oeuvre de Spielberg : établir un échange avec l’Autre, le prendre en compte avec la même bienveillance et le même soin que ceux d’Elliott devant E.T, alien transformé en ami imaginaire. Il n’est pas dit que le pont de Glienicke soit le lieu retrouvé de cette rencontre magique, mais au moins faut-il admettre, qu’après les joyaux noirs des années 2000 – Minority Report et La Guerre des mondes – Spielberg a retrouvé sur ce pont une partie de ses ambitions humanistes, dont l’esprit tient peut-être à une réplique que l’espion adresse à son avocat : Would it help ? Réplique essentielle, qui oblige le personnage de Hanks à sortir de son rôle d’homme de loi pour apparaître sous les traits d’un ami américain.

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Le Pont des espions, un film de Steven Spielberg, avec Tom Hanks, (James B. Donovan), Mark Rylance (William Fischer / Rudolf Abel), Victor Verhaeghe (Agent Gamber), Eve Hewson (Jan Donovan), Amy Ryan (Mary Donovan). Scénario : Matt Charman et Joel et Ethan Coen / Photographie : Janusz Kamiński / Montage : Michael Kahn / Musique : Thomas Newman Durée : 141 mn Sortie : 2 décembre 2015