Tenet, Christopher Nolan

Le film que nous méritons

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le 1 septembre 2020

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« He’s the hero Gotham deserves, but not the one it needs right now. So we’ll hunt him. »

(The Dark Knight)

Tenet est un mot latin, élément central d’un célèbre cryptogramme proto-chrétien appelé le « carré de Sator ». Son premier sens est simple : « il tient ». Son second sens est savoureux : « il comprend ». Savoureux tant l’adjectif le plus employé pour parler du dernier Chris Nolan, de Twitter à France Culture, est précisément « incompréhensible ». Ça va trop vite, c’est trop bavard, ça fait trop de bruit. A croire qu’on n’affirme rien là qui n’ait pas déjà fait partie du plan, pour ne pas dire de la note d’intention – en admettant que le roi Nolan ait encore besoin de s’encombrer de ces formalités. L’objectif n’était pas de faire un film compréhensible. A quel désir, alors, Tenet correspond-il ? Pourquoi l’humanité a-t-elle pris la décision de consacrer près de 250 millions de dollars – l’équivalent de la contribution du Japon à l’OMS – à la création de ce film-là ? Tenet est-il l’antidote dont le monde avait besoin ?

Après plusieurs mois passés à découvrir des films sur petit écran, on en vient effectivement à se reposer des questions : pourquoi s’embêter, pourquoi payer plus cher, pourquoi Hollywood et pas les autres… Quoique pour tout dire, les salles de cinéma n’ont pas attendu le confinement pour se désespérer de ne plus attirer autant de monde qu’avant, plateformes de streaming obligent. Tenet aurait tenu quoi qu’il arrive le rôle de champion de cette fin d’été, comme Il était une fois à Hollywood l’an passé ; Tarantino étant, comme Nolan, de cette espèce en voie de disparition, celle des francs-tireurs fidèles à la pellicule, gardiens du temple du réel et maîtres de l’analogique, auteurs de ces précieux films dont la seule saga qu’ils perpétuent est celle du cinéma de leur jeunesse – Bruce Lee chez l’un, James Bond chez l’autre. Depuis Titanic, d’ailleurs, les seuls à avoir coûté aussi cher que Tenet tout en contenant si peu d’images de synthèse étaient Skyfall et Spectre.

Hollywood avait oublié ce que l’argent peut acheter d’autre que des images composites : oublié que le monde peut suffire. Des immeubles de Mumbai aux rives italiennes, le format IMAX apporte au moindre plan large une ampleur typique du film : on n’y voit jamais tout du premier coup d’œil. Ressentir d’abord, comprendre après, comme le préconise la bien nommée Clémence « Poésie ». Quant à comprendre, la trame de fond paraîtra simple à quiconque dégagera, à force de visionnages, la structure du scénario : il ne s’agit jamais que de sauver le monde de son annihilation en s’attirant, comme dans Inception, les faveurs de l’homme tenant les rênes de l’apocalypse.

* * *

Le meilleur moyen de naviguer à travers Tenet est en effet de se repérer aux films précédents de l’auteur. C’est l’infiltration d’Inception, l’intensité et l’épreuve nerveuse de Dunkerque, le milliardaire un peu cool/un peu fade de Batman Begins ; c’est enfin le concept d’Interstellar : dans le futur, le voyage dans le temps a été inventé, et Nolan en imagine les conséquences. Évidemment, comme absolument tout ici bas, le concept est inversé : dans Interstellar, les générations futures nous voulaient du bien, et cette fois, elles veulent notre mort.

Naviguons avec prudence : gardons un œil sur les opus précédents. Chacun d’eux correspond à un paradoxe. Au début de sa carrière – quand les films de Nolan étaient simples, disons – ce sont les personnages qui étaient paradoxaux, à la fois bons et mauvais : le policier d’Insomnia, enquêteur et criminel ; le magicien du Prestige, victime et meurtrier ; jusqu’à Batman, à la fois héros admiré et honni, auprès du quintessenciel personnage de « Double-Face ». C’est ensuite l’espace qui devient paradoxal : escaliers de Penrose dans Inception (sans oublier ce moment où le cadastre parisien se replie sur lui-même, remplaçant le ciel), cylindre d’O’Neill dans Interstellar : ce qui est en haut est en bas à la fois. Avec ses deux derniers films, Dunkerque et Tenet, Nolan tente le moins cinégénique des trois types de paradoxes : celui qui concerne le temps. Ce qui se déroule à l’écran est à la fois avant et après.

Le moins cinégénique, parce qu’une scène jouée à reculons ne sera jamais aussi impressionnante qu’un acteur en train de marcher au plafond ou qu’un plan large sur une station spatiale cylindrique. Et si Nolan prend encore soin de filmer l’immensité – du crash d’un 747 dans un hangar à l’assaut militaire d’une ancienne base soviétique – ce n’est certainement pas ce qui impressionne le plus. Ni le naufrage du cuirassé de Dunkerque, ni l’explosion de l’avion de Tenet ne bluffent autant que l’idée consistant à affirmer que l’événement est à la fois passé et à venir. Tout cela se regarde en attendant autre chose : l’épiphanie, l’explication, voire simplement – lors du premier visionnage – l’émotion qui, comme chez Tarantino, arrive en déferlante dans une scène isolée, après une longue retenue. La plus belle scène de Tenet n’est d’ailleurs pas une scène d’action, mais une course de catamarans entièrement gratuite – ce qui s’y joue aurait pu se produire sur une barque, n’avaient été les 250 millions de dollars à disposition.

Tenet coûte cher, et on ne sait pas vraiment pourquoi. Lorsque tout commence, dans l’auditorium immense de Kiev, ce n’est pas la taille du décor qui interpelle, mais le travelling arrière mêlé au mouvement vers l’avant des gens qui descendent les gradins – bel effet qu’on pouvait obtenir avec quinze dollars au lieu de cent-cinquante-mille. Nolan excelle presque malgré lui dans la grande échelle, imposée par ses succès passés. Là où beaucoup de blockbusters semblent aujourd’hui embarrassés par la nécessité de raconter une histoire (c’est l’ère de la « propriété intellectuelle », où le public se rend au cinéma pour reconnaître des images, des marques, qu’il s’agit d’intégrer dans un carcan narratif justifiant le prix du billet), et où le spectacle fait tout (à tel point qu’un remake plan par plan du même film, mais en images de synthèse, peut devenir un succès – cf. Le Roi Lion), Nolan, lui, à l’inverse, semble plutôt embarrassé par la nécessité des images, et ses scènes d’action sont assez fades : un avion qui explose, un homme fort dans des cuisines combattant avec une râpe à gruyère, des crashs sur l’autoroute, des soldats sur un terrain vague… L’idée de ses films compte plus que leur exécution – en cela, il est l’exact opposé d’un Tarantino, dont les films ne sauraient être expliqués par aucune sorte de schéma publié sur Twitter.

Telle est la principale faiblesse de Tenet, qui est sans doute un très bon film, mais – à l’inverse des tendances commerciales – doit vieillir pour se bonifier, au fil des visionnages qui rendront la surface, et l’inquiétude de ne plus rien suivre, moins encombrantes. S’il y a une explication, elle a été mise quelque part ; s’il n’y en a pas, c’est qu’il n’était pas nécessaire de rendre crédibles tous les aspects du film, et on ne s’en formalisera pas. Ou peut-être un peu, quand même, justement parce qu’ici, contrairement à Inception, où l’on comprenait vite que le fonctionnement des infiltrations oniriques ne serait jamais expliqué, on finit par passer un certain temps à se demander ce qu’il faut analyser ou non (jusqu’à ce gag, un bateau appelé « GOGLAND », nom suffisamment étrange pour qu’on s’essaie spontanément à le lire à rebours, avant de se rendre compte que ça n’a aucun intérêt).

Tout cela n’est pas simple, mais certainement pas « incompréhensible ». Même en naviguant à vue, on devine aisément que le film est symétrique, par exemple : ce qui a d’ailleurs tendance à saper certains pseudo-effets de surprise, dont on peine à croire qu’ils puissent constituer grand-chose de plus que le glaçage destiné au public qui ne reviendra pas. De la même manière que la possibilité de revisionner les films en cassette vidéo a modifié le travail des critiques puis, dans la foulée, des cinéastes, la possibilité de découper les films, d’en faire des .gif, des mash-ups, des vidéos YouTube, de les avoir en streaming et de pouvoir sauter d’un moment du film à un autre en un clic sans se donner la peine de changer de chapitre ou d’appuyer sur « avancée rapide », tout cela a donné naissance à Tenet, old school dans sa conception, mais finalement tributaire des supports numériques sur lesquels il est appelé à être décortiqué. Ce n’est pas absurde : un premier visionnage purement sensoriel sur écran géant, où éclate la majesté de l’IMAX – puis le travail du scénario, la découverte des personnages, l’enchaînement des séquences, mais plus tard, à la télé, sur le smartphone. Le plaisir est différent, mais n’en demeure pas moins réel.

Reste à savoir dans quelle position se retrouve Nolan, le fabricant de casse-têtes, l’orfèvre de films dont la principale vertu est d’être imperméables à la société du cinéma jetable incarnée par Netflix et ses blockbusters sitôt vus, sitôt oubliés (citons Bird Box, 6 Underground, Spenser Confidential…). A l’heure où les effets spéciaux numériques n’impressionnent plus personne – depuis que l’explication de toutes les meilleures trouvailles tient à l’usage d’ordinateurs – Nolan redevient avec Tenet le magicien qui ne révèle pas ses tours (il n’est pas le réalisateur du Prestige pour rien) – comme avaient pu l’être Steven Spielberg ou James Cameron à l’époque de Jurassic Park ou Avatar.

On n’est pas censé comprendre Tenet plus qu’un tour de magie. Ce qui est forain ici, c’est la façon d’assembler les scènes, non les scènes en elles-mêmes – non pas la magie des effets spéciaux, mais celle du montage. S’adressant à un public qui n’aime rien tant que chercher les erreurs de script et les « plot holes », comme si cela suffisait à faire une critique, Nolan leur cale entre les dents un os qui leur résistera : on ne peut parler, en sortant de Tenet, que de ce dont Hollywood s’était mis à se soucier le moins – voir les derniers Marvel, Bad Boys 3, Star Wars IX : c’est-à-dire de mise en scène. Ce que je n’ai pas fait ici, mais à l’heure où les textes ne se suffisent pas à eux-mêmes, évoluant au gré des partages, cela se fera bien assez tôt quelque part, peut-être même dans le commentaire qui aura précédé votre lecture de ces lignes.

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Reste qu’à force de se laisser dériver, flottant d’une séquence à une autre au gré des ressentis poétiques, et en admettant, nouvelle forme de suspension d’incrédulité, que tout a un sens qui nous échappe encore, on finit par saisir quelque chose d’au moins aussi simple qu’une trame à la James Bond première période. Simple, mais pas négligeable pour autant. La raison pour laquelle le monde est en péril, dans Tenet, c’est en effet que les gens du futur, à l’inverse de ceux d’Interstellar, on l’a dit plus haut, ont été les victimes du dérèglement climatique : « leurs océans ont débordé, leurs rivières ont séché », décrit le personnage de Kenneth Branagh. Et les jolies éoliennes sont là, en glorieux IMAX, tournant dans un sens puis dans l’autre au gré des inversions chronologiques, symboles paradoxaux du temps qui ne s’écoule en réalité que dans un sens, de l’anthropocène qu’on ne saurait plus enrayer que dans les histoires de science-fiction.

Nous, public de Tenet, appartenons à la génération d’humains la plus nuisible à celles qui en procéderont – et le film de raconter l’histoire de ces générations futures, cherchant à tuer leurs ancêtres pour sauver leur peau. Au-delà d’un film d’espionnage hollywoodien ou d’un casse-tête de luxe, Tenet est une fable écolo : un film sur les générations futures massacrées par la nôtre, la rancœur à venir de ces générations-là, et sur les héros qui tentent de l’annuler par anticipation, en annihilant dès aujourd’hui les mégalomanes pour qui le monde n’existe pas en dehors d’eux. « Si je ne peux pas l’avoir, personne ne l’aura », dit le mégalomane du film à propos de sa femme, qui comprend peu après qu’il se comporte de la même manière avec le monde entier, se sachant atteint d’un cancer incurable, et souhaitant l’entraîner dans sa chute. Cet égoïsme-là est le nôtre. Voilà une dimension de Tenet dont on a peu parlé : c’est le portrait sinistre de notre époque – de la même manière que Nolan avait su capturer le zeitgeist post-9/11 dans The Dark Knight. Pourquoi agir si tout est condamné ? La question est formulée, elle est même l’une des rares choses clairement intelligibles de la dernière bobine.

Ce mafieux devenu richissime, quitte à ce que le monde entier soit détruit (sa richesse procédant de sa collaboration avec les générations futures qui, inversant le temps, ont choisi de nous détruire) – c’est absolument nous ; et son pacte faustien est celui de notre civilisation avec les énergies fossiles. Nous aurons tout détruit plutôt que d’en laisser aux autres, nous écriant : « puisque nous ne pouvons pas avoir le futur, alors personne ne l’aura » – philosophie de la terre brûlée, à rebours : nous brûlons par avance un territoire inconquis, nous brûlons l’avenir. Si dans Tenet, c’est notre époque qu’il s’agit de brûler, mais depuis le futur, c’est précisément le palindrome de notre réalité.

Que tout cela ait été conçu pour ne pas être compris d’emblée tombe très bien. C’est une preuve de patience, vertu cardinale de l’écologie. Il va falloir savourer, prendre le temps de le revoir, peut-être même de sortir de chez soi une deuxième fois (et de ré-enfiler un masque pendant trois heures) pour retourner au cinéma. Ce serait d’ailleurs une excellente raison d’avoir consacré tant d’argent à Tenet, et c’est peut-être une bonne manière de décrire le cinéma de Nolan : survolté, exaltant, mais patient. La vitesse, comme le reste, est paradoxale aussi.

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Tenet, un film de Christopher Nolan, avec John David Washington (le protagoniste), Robert Pattinson (Neil), Elizabeth Debicki (Katherine« Kat » Barton), Dimple Kapadia (Priya), Michael Caine (Sir Michael Crosby), Kenneth Branagh (Andrei Sator), Martin Donovan (Victor). Scénario : Christopher Nolan / Musique : Ludwig Göransson / Direction artistique : Toby Britton et Rory Bruen / Décors : Nathan Crowley / Photographie : Hoyte van Hoytema / Montage : Jennifer Lame Durée : 150 mn Sortie le 24 août 2020