The Batman, Matt Reeves

Évanescence

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Barnabé Sauvage : Réchappé in extremis de la continuité scénaristique et stylistique d’un DC extended universe dans l’ensemble assez décevant, The Batman de Matt Reeves poursuit la recherche entamée par les « films indépendants » du studio, hybridant volontiers le « film de genre d’auteur » avec l’univers des super-héros. Là où Joker (2017) signalait sa proximité avec le mélodrame ou le film social, façon Ken Loach, c’est tout naturellement que l’homme chauve-souris trouve sa place dans une ambiance néo-noir diluvienne, dont l’esthétique s’avère aussi originale (plus emo, bande-son Nirvana oblige) que ses scènes de dialogue peinent à faire mouche. Dans ce film d’enquête embrouillé, qui n’atteint ni la clarté, ni la tension de Seven (2007) de David Fincher, l’essentiel – comme souvent dans les films super-héroïques – est ailleurs : dans le travail d’itération de la figure qui sert de prétexte au reboot du personnage.

Car depuis la trilogie de Christopher Nolan (laissons pour l’heure entre parenthèses le Batman v Superman de 2016), le contexte a changé, et la lutte contre l’ennemi intérieur et la part d’ombre en chacun (y compris au cœur du dilemme moral porté par le super-héros) laisse sa place à une nouvelle résolution : une éthique de la vertu qu’il n’est plus temps désormais de remettre en question. Le plan qui précède l’épilogue tend ainsi à opérer cette conversion symbolique : le justicier masqué, opérant dans l’ombre et tirant d’elle depuis toujours son efficacité redoutable aux lisières de la légalité (« I am the shadow » répète-t-il encore au début du film) devient à la fin de celui-ci le meneur, torche de survie à la main, de la reconstruction de Gotham. Peu auparavant, à l’issue de l’inondation, la main tendue à la nouvelle maire Reál signalait ce changement de dimension du vengeur masqué, pour qui les blessures du passé ne sont plus une raison suffisante pour poursuivre ses vendettas solitaires contre le crime, mais deviennent les marques témoignant de l’endurance nécessaire à qui voudrait devenir un « nouvel espoir » pour une société future. Tournant vers l’Amérique un visage résolu et apaisé, Batman endosserait presque le statut messianique de son antagoniste de toujours : Superman.

C’est que le changement de statut du personnage devenait nécessaire à une industrie cherchant à tout prix à tenir à distance le super-héros de toute récupération possible de la part de l’alt-right américaine, comme a pu l’être le Joker en 2017. La bande de paramilitaires qui suivent le Sphinx (le « Riddler ») jusque dans son délire putschiste est ainsi assimilée sans compassion à la figure du « pauvre petit Blanc » patibulaire que rencontre Bruce Wayne lors d’une scène à l’église. Son manque d’aménité à l’égard du milliardaire le transformera d’office en « conspirationniste » ; pourtant, aucune des raisons profondes de la déliquescence politique de Gotham ne sera questionnée plus avant. Sans surprise, la clairvoyance du personnage du Sphinx (qui parvient pourtant aux mêmes conclusions que le journaliste assassiné sur le point de dévoiler le trafic gangrénant les cercles les plus puissants de la ville) est rapidement disqualifiée pour être mieux escamotée : outre ses moyens inacceptables en démocratie, sa folie rapidement diagnostiquée est un prétexte au justicier masqué pour opposer fermement et sans la moindre ambiguïté toute contestation externe au système. Pour que la réforme de celui-ci demeure entre les mains du milliardaire-philanthrope Bruce Wayne (revendiquant plus que jamais l’héritage de son père, dont le programme politique portait, ironiquement, le nom de « Renouveau »), celui-ci devait changer de visage. C’est chose faite.

Pierre Jendrysiak : C’est amusant que tu parles de « film de genre d’auteur » (et sans doute c’est ce que le film revendique), parce que précisément, si on veut utiliser ce vocabulaire, Matt Reeves n’est pas vraiment un auteur, alors que des cinéastes comme Snyder ou Nolan le sont sans aucun doute. Je me dis que le mot qui décrit le mieux sa manière de faire des films, c’est « réalisateur ». Je ne veux pas dire par là que Reeves ne serait qu’un exécutant sans vision personnelle (on ne peut pas dire que The Batman manque de vision !), mais plutôt qu’au fond ce qui motive ses films c’est seulement de donner vie, de donner réalité à son récit, le faire exister purement et simplement. J’écris « purement et simplement » car c’est d’une existence « en action » qu’il s’agit, il n’y a ni psychologie (comme dans Joker) ni même « origin story » (alors que même Snyder, dans le générique de Batman v Superman, s’embarrassait à raconter une nouvelle fois l’origine de l’homme chauve-souris). Je me souviens qu’à la sortie d’un des épisodes de La Planète des Singes j’avais lu des gens comparer Matt Reeves à Jacques Tourneur, et on pourrait facilement lui attribuer cette phrase de Jean-Claude Biette à propos de ce dernier : « Pour Jacques Tourneur les personnages d’une histoire sont de parfaits inconnus dont le mystère n’a pas à être éclairci ou expliqué. »

C’est peut-être ce refus d’une « explication » ou d’une sorte de synthèse autour des actions des personnages qui explique les quelques étrangetés d’écriture du film : le mouvement global (c’est à dire, comme tu l’écris, ce passage du Batman justicier qui tape des pauvres à un quasi-Superman qui rompt avec la violence) compte plus que sa parfaite cohérence. C’est aussi ce qui m’a plu : le fait que toutes les ruptures de ton, les excentricités esthétiques, les bifurcations un peu étranges du récit n’existent que pour construire ce souffle épique auquel il est difficile de résister complètement (le film a au moins cela pour lui : il est magnifique). Il est d’ailleurs remarquable qu’en plus de trois heures, on ne quitte la ligne centrale du récit que pour y revenir immédiatement ; il n’y a pas de récits parallèles, de personnages secondaires sur lesquels on s’attarderait particulièrement, on ne suit que l’enquête de Batman (même dans Seven de Fincher, auquel on pense en effet, le récit a ses moments de pause ou de digression). Et il en est ainsi de toutes les bizarreries : la bouffonnerie du film, par exemple, parvient à ne jamais jurer avec le ton plutôt sérieux (peut-être est-ce un des rares films de super-héros à respecter ce ton des comic books DC, ou la violence et la noirceur n’est pas incompatible avec un humour grotesque ?).

C’est aussi pour cela que même si je vois les limites du film (voire sa naïveté, ou son cynisme), je ne peux pas dire qu’il n’a pas un peu marché sur moi : d’une certaine manière il est déjà impressionnant que Reeves soit parvenu à réaliser ce Batman moderne, dans le système hollywoodien d’aujourd’hui, avec une volonté si forte de renouveau, même si c’est un peu triste que l’on doive se contenter de cela. À Débordements, on a souvent écrit sur la platitude esthétique des blockbusters hollywoodiens de ces dernières années, et le moins que l’on puisse dire c’est que Reeves prouve qu’il est un peu au dessus de la mêlée. The Matrix Resurrections avait peut-être plus de clairvoyance politique et éthique, mais il n’était pas non plus aussi somptueux que The Batman ; mais peut-être qu’aujourd’hui, à Hollywood, on ne peut pas tout avoir…

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Occitane Lacurie : Moi, il y a deux choses qui me chiffonnent dans cette histoire. D’abord cette tentative (plus ou moins réussie) de débarrasser ce Batman-là de toute accointance avec le suprémacisme blanc libertarien – exprimée le plus clairement sans doute dans les interprétations de Frank Miller – se fait avec si peu de discernement qu’elle en devient contreproductive. Comme tu le soulignes très justement Barnabé, le Sphinx en arrive aux mêmes conclusions que le journaliste assassiné mais, dans le même mouvement, les parents de Bruce sont dédouanés de toute collusion avec la pègre. Et feu le couple Wayne est miraculeusement sauvé de cet océan de boue, de ces égouts de la ville qui débordent comme dirait Rorschach dans son fameux journal (d’ailleurs, le film commence aussi avec une lecture en voix off du journal de Batman si bien que j’ai cru qu’il s’agissait du journal de La Question, l’ancêtre du anti-héros de Watchmen dans l’univers Detective Comics, ce qui aurait été bien vu). Bref : ce qui aurait pu être un parti pris intéressant dans l’économie générale de ce film noir de super-héros est évacué, peut-être victime de la nécessaire transaction dont tu parles, Pierre, entre beauté plastique et platitude conceptuelle.

C’est là le deuxième point qui me chiffonne : ce que j’ai vu comme des emprunts à la mise en scène de Daredevil, je parle de la série de Drew Goddard – le show runner de Buffy contre les vampires, de Lost et scénariste de Cloverfield de… Matt Reeves. Je pense en particulier à la séquence du couloir de la boîte de nuit, lorsque les plombs ont sauté et que le club est plongé dans le noir. Le combat de Batman contre les sbires de Falcone et du Pingouin n’apparaît que par intermittence, éclairé par les lumières stroboscopiques des coups de feu, dans un couloir. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux plans-séquence signatures de Daredevil, lorsque le héros se bat contre plusieurs gangsters à la fois, pendant que la caméra recule le long du couloir.

Et si on tire le fil, il me semble que ce n’est pas la sensation de déjà-vu qui me gêne, après tout, ce n’est pas la première fois que les réalisateurs de films de super-héros se citeraient les uns les autres. C’est plutôt l’impression que là où Daredevil, avocat de Hell’s Kitchen issu de la classe ouvrière combattait le crime avec une forme de conscience sociale dans les mêmes cadres esthétiques et génériques que The Batman (les topoï du film noir, la pluie, l’obscurité, le héros blessé), le film de Matt Reeves fait un refus d’obstacle. Il condamne, à raison, l’assaut du Capitole, les réseaux de l’alt-right sur Internet, sans pour autant faire la part des choses entre la colère sociale suscitée par la corruption, le cynisme des puissants, la misère, et les formes données à cette action par le commando fascisant du Sphinx. Ce manque de nuance mêlé à l’écriture du Batman en adolescent au regard charbonneux et aux cheveux gras, qui rejette la figure paternelle d’Alfred avant de se réconcilier avec lui et qui écarquille les yeux devant les déterminismes sociaux de Catwoman comme du Sphinx, m’a, je dois l’avouer, un peu gâché la beauté générale du film.

P. J. : C’est vrai que la scène où Alfred explique à Batman (c’est lui le vrai personnage du film, et c’est Bruce Wayne qui est sa couverture – ce qui est un peu dommage quand la plus belle scène du film est peut-être celle de l’enterrement, c’est à dire la seule où Bruce Wayne est vraiment mis en avant…) que ses parents étaient en fait « bons » est assez affligeante : le film aurait été très courageux s’il avait osé affirmer que même les parents Wayne étaient touchés par la corruption… Et malgré ses qualités (que j’ai déjà cité) je crois qu’en effet le film de Reeves manque un peu de courage. Même cette interprétation d’un Batman emo, qui repose sur des détails assez charmants (le costume montré comme un costume, le maquillage, les cheveux longs…), n’est pas poussée jusqu’au bout. Les détails restent des détails, ils ne sont même pas « superficiels » car ils sont en-deçà du superficiel, on ne peut les apprécier que si on fait l’effort d’aller les chercher ; je pense aussi au journal, qui pourrait être en soi une idée magnifique, et qui disparaît entre le prologue et l’épilogue. En fait, ce qui est « superficiel » ici, c’est ce travail de l’ombre et de la lumière, cette palette de couleurs autour du rouge et du orange ; tout cela est magnifique, mais au fond, que peut-on en dire qui ne soit pas une platitude ? Comme Batman n’est Batman que grâce à son masque, The Batman n’est ce qu’il est que grâce à cette surface magnifique, et l’on serait bien déçu si on le démasquait (et d’ailleurs cette interprétation pattinsonienne n’est possible que grâce au costume : le film ne cesse de rappeler que sous l’armure il n’y a pas de héros, seulement un être frêle, fragile…).

Je souhaitais revenir brièvement sur les films de Snyder, que nous n’avons fait qu’évoquer. Ils sont souvent considérés, en France, comme des ratages absolus (y compris dans leurs versions longues ou alternatives). Mais en voyant ce Batman somptueux et un peu creux, apparemment inventif mais en fait assez convenu, je ne peux que me dire que la version de Batman la plus créative, la plus originale, c’est peut-être celle de Snyder : au moins il pousse sa vision (politique et esthétique, mais justement les deux ne sont pas séparés) jusqu’au bout, jusqu’au point de rupture, jusqu’à être forcé de finir son film deux ans après sa sortie initiale, et pour une plateforme de streaming (et dans un format 1:33, chose impensable pour un blockbuster d’aujourd’hui !). Batman v Superman et Zack Snyder’s Justice League, malgré les défauts qu’on peut leur trouver, sont au moins l’aboutissement d’une vision esthétique et politique cohérente, aussi embarrassante soit-elle. The Batman, une fois de plus, imite son personnage : il fait une sacrée impression lorsqu’il apparaît, mais au moment où on attend sa conclusion lapidaire, il s’est déjà envolé.

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The Batman, un film de Matt Reeves, avec Robert Pattinson, Zoë Kravitz, Paul Dano... Scénario : Matt Reeves, Peter Craig / Image : Greig Fraser / Musique : Michael Giacchino Durée : 176 minutes. Sortie française le 2 mars 2022.