André Sauvage

Un documentariste « libre et emporté »

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le 14 novembre 2012

L’œuvre d’André Sauvage est aussi belle que le patronyme de son auteur. À la manière d’un texte d’Héraclite, elle nous arrive en bribes, perdue, oubliée, recouverte, et ne nous en devient que plus précieuse. Poète, explorateur, alpiniste, ami de Max Jacob et des surréalistes, André Sauvage appartient au continent des grands plasticiens documentaristes, Charles Scheeler, Rudy Burckhardt, James Agee, Helen Levitt, Peter Hutton, Marcel Hanoun, Raymonde Carasco, Gérard Courant, Ange Leccia… D’André Sauvage, on connaît bien La Croisière jaune, titre du forfait accompli par Léon Poirier remontant les images tournées par Sauvage. On connaît un peu Études sur Paris, somptueuse description qui transforme la ville en réservoir d’événements visuels. On ne connaît pas du tout le chef d’œuvre, Dans la brousse annamite, synthèse spontanée d’un film ethnologique et du Paradis perdu de Milton. Ni son Portrait de la Grèce, où Sauvage prend de front les origines hellènes de notre sens du beau et du monumental, qu’il transmuera ensuite en les mettant au service des peuples colonisés. Non plus que nombre de films courts ou de fragments de films qui importent tous à un titre ou à un autre pour l’histoire du cinéma, que cela concerne l’invention d’un genre (le film de montagne) ou une iconographie (le mendiant de Pivoine). Rigueur plastique, déploiement des formes visuelles et cinétiques de la description, exigence humaniste au temps de la colonisation industrielle caractérisent les films d’André Sauvage, dont la mutilation atteste à proportion leur intégrité artistique.

Nicole Brenez[11] [11] Extrait de la préface du livre d’Isabelle Marinone, André Sauvage, un cinéaste oublié : De la Traversée du Grépon à la Croisière Jaune, L’Harmattan, Paris, 2008.

«Mon amour de la montagne m’a perdu, il m’a fait entrer dans le cinéma» dira avec humour André Sauvage, poète, écrivain, musicien, peintre et réalisateur. Cinéaste de La Croisière jaune en 1931, ami des poètes Robert Desnos et Max Jacob, des réalisateurs Jean Renoir et Man Ray, il fait ses premiers essais au cinéma à Paris en 1922. Parallèlement, André Sauvage écrit et peint. Ses œuvres littéraires intéressent André Gide et Jean Cocteau tandis que sa peinture interpelle l’historien d’art Elie Faure.

Rien d’étonnant donc à ce qu’aujourd’hui le nom d’André Sauvage ressorte comme celui d’une personnalité essentielle du cinéma français ; d’autant qu’un DVD[22] [22] Chez Carlotta. éditant quelques uns de ses films – dont le magnifique Études sur Paris – est proposé désormais aux yeux des amateurs et des cinéphiles. La promotion soudaine de Sauvage accompagnant la sortie du DVD dans divers organes de presse écrite et stations radiophoniques ne saurait pourtant faire oublier son absence répétée, et ce, jusqu’aux plus récentes critiques de films et Histoires générales du Cinéma. Sauvage sans doute n’était alors pas suffisamment vendeur…. Longtemps, les films restés intacts dans les fonds des Archives du Film furent bien conservés par Eric Le Roy ; et ceux consignés à la Cinémathèque Française valorisés par Nicole Brenez (Hommage à André Sauvage, pionnier du cinéma d’avant-garde en novembre 2006) ; tandis qu’Agnès Sauvage – la fille du cinéaste – durant près d’une quarantaine d’années, tentera en vain d’intéresser le monde du cinéma, des critiques, des littérateurs et des historiens au sort injuste qu’avait subi son père créateur, fusillé à la fois par l’industrie du film et de l’automobile.

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André Sauvage, une légende noire …

Grand sportif et passionné de montagne depuis son plus jeune âge, André Sauvage parcourt les Pyrénées puis les Alpes en compagnie de guides confirmés. Son premier film, La Traversée du Grépon, datant de 1923, témoigne de cet amour qui le pousse à gravir les pentes les plus dangereuses du Massif du Mont Blanc pour capter avec son objectif des vues spectaculaires. Cet « extraordinaire attrait de l’inutile » comme il le formulera, le conduit à réaliser le premier film d’alpinisme du cinéma français, qui, en plus d’être un exploit acrobatique et sportif est une magnifique réalisation dont les photogrammes laissent apparaître de splendides images du Grépon. Le film programmé pour la réouverture du Vieux Colombier – première salle de cinéma d’avant-garde parisienne – en novembre 1924 fait un triomphe.

Sur sa lancée, André Sauvage entreprend d’autres projets de films, notamment deux remarquables documentaires, Portrait de la Grèce (1927) et Études sur Paris (1928). La montagne, baignant dans l’élément aérien, fait place à la douceur des paysages méditerranéens et à l’élément aquatique, qui constitue l’une des thématiques du second film d’André Sauvage. Portrait de la Grèce représente sans doute l’une des productions filmiques les plus réussies du documentariste. Ce long métrage s’attache particulièrement à la population locale, en soulignant, là, un sentiment, là, une façon de vivre. En empathie avec ce qu’il enregistre, Sauvage rend compte de l’esprit des hommes qu’il rencontre. Rien n’a changé pour lui depuis l’antiquité, la puissance des divinités représentées se retrouve dans chaque Grec. L’esprit, la lumière, les formes, rendent tous les hommes qu’il filme, éternels. Mais rien ne se ferait sans cette force des regards que Sauvage sait capter. Ces regards qui irradient l’écran, concurrencent la lumière extérieure, celle, puissante, du soleil méditerranéen. Dans les Cyclades, les îles de Tinos, Délos, Santorin, Nios ou Thérasia donnent l’occasion à Sauvage de filmer les fluctuations de l’eau, les douceurs des flots. Le film, revenant sur les hommes et leur quotidien, s’appesantit parfois sur les caïques et leurs marins. Les enfants se baignant dans les ports font aussi partie des portraits que Sauvage tient à impressionner sur sa pellicule. Il s’agit de montrer l’homme dans son milieu naturel, en l’occurrence ici, au milieu de la mer, tout comme le documentariste l’avait fait avec les montagnards de La Traversée du Grépon.

Avec Études sur Paris un an plus tard, les longs panoramiques précédemment vus sur les monts grecs laissent la place à des plans courts et rapides, exaltant la dynamique parisienne. Ici, pas de contemplations douces portées par un œil de verre langoureux, mais un patchwork de bâtiments, de trottoirs, de corps, défilant les uns après les autres. Sans répit pour le spectateur contemplatif, le film de Sauvage force l’observateur à aller plus loin, l’entraînant vers les petites gens, du clochard étonné à l’ouvrier, en passant par la marchande de quatre saisons, et cela en marchant parfois à reculons. Seule l’exceptionnelle séquence du Canal Saint Martin – reprise quasiment à l’identique par les frères Prévert dans Paris Express – le ramène à la douce tranquillité de l’écoulement des minutes sereines. La torpeur du moment, la plongée dans les fonds parisiens fait remonter à la surface la réalité quotidienne du travail des toueurs. Le réalisateur prouve l’existence d’une abstraction pure au sein du monde le plus réel qui soit.

Alors que Sauvage est reconnu par l’avant-garde du moment et que son nom en inspire plus d’un, s’abat sur lui plusieurs difficultés. Tout d’abord la perte de La Traversée du Grépon par un distributeur américain affecte le cinéaste et entame le début de la série d’épreuves qu’il subira. Cette perte sera conjuguée à d’autres obstacles, l’échec de trois films, Fugue (1928), Bibendum (1929) et Pivoine (1930), les deux premiers pour des raisons de productions défaillantes, et le troisième pour des raisons techniques. Cette série d’échec se clôture par une entreprise de grande ampleur, mise en œuvre par la société Citroën : La Croisière Jaune (1931). Celle-ci reste l’une des plus grandes aventures scientifiques, techniques, artistiques et filmiques de cette époque, depuis lors jamais réitérée. Le documentaire tiré de cette mission, entièrement conçu par André Sauvage, aurait dû être son chef d’œuvre. Cette expédition d’une année entière allant de Beyrouth à Pékin, permet au réalisateur de mettre en œuvre tout son talent. Ce film qui lui a été confié représente un aboutissement dans sa carrière. Il doit être magistral et, pour se faire, Sauvage travaille constamment, cherchant les hommes et les paysages, explorant les regards, les gestes, les esprits, les cultures. Mais le film, à peine terminé, lui est dérobé et détourné par la société Citroën, à l’origine de l’entreprise. Malgré son contrat avec la maison Pathé Natan, supposé garantir les droits du réalisateur, le constructeur automobile rachète le film. Après un an de tournage et deux ans de montage, il le remet sans vergogne entre les mains d’un autre cinéaste, Léon Poirier, metteur en scène de La Croisière noire en 1926.

La tragédie sauvagienne commence. Le documentariste perd alors tout son travail : sa mise en scène, ses images, son montage, se voient mutilés par Poirier. Le remontage, les coupes franches effectuées à tort et à travers, la bande-son falsificatrice, assassinent l’esprit du film : la mission scientifique et artistique d’origine se transforme en publicité Citroën teintée de colonialisme. Ecœuré par les procédures qui n’aboutissent pas, par le monde du cinéma perverti par l’argent, Sauvage décide de se retirer définitivement à la campagne avec sa famille. Il s’installe dans l’Eure-et-Loire, laissant sa carrière cinématographique derrière lui pour devenir agriculteur.

André Sauvage reste dans l’histoire du cinéma un réalisateur à part dans le domaine du documentaire d’avant-garde. Il a utilisé une méthode fondée sur l’intuition, par laquelle le film se construit au fur et à mesure du tournage, en laissant venir à lui les événements. Le film élaboré à la prise de vue se monte dès cet instant, reléguant le montage des bandes à l’arrière-plan. Cinéaste se soumettant à la vie, Sauvage laisse à la nature le soin de dicter son scénario ainsi que le rythme de son film. Son travail ouvre une nouvelle vision de l’homme et du monde, ensuite reprise par des créateurs tel que Jean Rouch. L’invention de Sauvage réside notamment dans son regard « anticolonialiste » avant l’heure, mais aussi dans la force et l’intérêt portés à la recherche de l’Homme avec un grand H qu’il sent dans chaque être rencontré. Jean Rouch dira en octobre 1969 que la mise en scène la plus difficile qui soit reste celle de la vie réelle. Cette phrase aurait pu être dite par Sauvage en bien des occasions.

De l’indifférence générale à la résurgence

L’histoire d’André Sauvage révèle la difficulté majeure d’être un artiste avant-gardiste dans les années vingt. Sauvage recherche dans la cinématographie le moyen d’exprimer une pensée « humaniste ». Malheureusement, l’industrie capitaliste du cinéma d’alors ne se préoccupe que de la rentabilité des films. Or, le documentaire ne rapporte pas, et encore moins celui qui s’attache à l’invention formelle et à la force plastique. A l’époque, le genre documentaire – pas encore valorisé comme « geste » – se voit fréquemment dévalorisé et ne sert qu’à tester les jeunes réalisateurs. Sauvage essaye de défendre comme il peut son domaine à l’aide d’articles, mais sans grand résultat. Sa non appartenance aux mouvements artistiques du moment ne l’avantage pas. Bien que proche de Man Ray, de Max Jacob, bien que fréquentant les Prévert, il ne s’engagera jamais dans un courant ou une école artistique. Sa recherche portant essentiellement sur une vision interne de la vie, le fait davantage toucher au monde spirituel, et l’éloigne des propos filmiques d’alors.

Sauvage l’indépendant, le solitaire, l’insaisissable, utilise sa caméra en vue de dévoiler la vérité de l’Homme et de l’univers. Comment capter la vie ? Comment la retranscrire filmiquement ? Sauvage commence son parcours cinématographique avec la nature, la terre, et le termine avec elle. Les hommes, quant à eux, l’ont abandonné en cours de route. La redécouverte de l’œuvre de Sauvage semble aujourd’hui primordiale, car à travers elle, l’origine d’un nouveau type de documentaire s’établit : le documentaire « poétique ». L’image filmique travaillée comme une toile, en plan fixe, selon différents modes de figuration, exprime le réel avec une puissance rarement égalée. Il donne une leçon de cinéma magnifique et finalement assez rare : celle du retour à l’image pure, travaillée avec délicatesse, sans trucage ni effet décoratif, fondée sur l’expressivité subtile des cadrages et de la lumière naturelle. Sauvage voit et entend le monde avec émotion, avec une ardeur d’écorché vif. Il habite ses films. Les longs métrages frappent par la force de certains plans, en particulier les visages, et bouleversent par son étude de la singularité humaine. Chaque mouvement résume une vie, chaque image épie une douleur ou une particularité. Décortiquant ses semblables, le cinéaste possède une intelligence parfaitement lucide sur le monde et dévoile toujours une poésie à la sensibilité aiguë. Rien n’est blessant, tout se joue en finesse. Il demeure un pionnier dans le documentaire, alliant avec subtilité le travail plastique, proche du pictural, et l’approche quasi-scientifique, ethnographique, des populations et des différents mondes rencontrés. Voir la beauté en chacun aura été le don du poète Sauvage.

Jean George Auriol résume parfaitement l’artiste, dans son discours au Vieux Colombier prononcé en 1929. A l’époque, il prévoyait déjà l’effacement, l’oubli du documentariste.

« Sauvage – sans doute a-t-il eu bien tort ! – n’a jamais flatté le sentiment du jour, jamais profité de la mode, qu’il prévoit pourtant toujours longtemps à l’avance. (…) Chez Sauvage, l’absence de tout système déroute les esprits pressés et froisse les gens qui aiment à dominer une œuvre parce qu’ils croient, inconsciemment, l’avoir pour ainsi dire secrètement inspirée. Non seulement Sauvage ne flatte aucune esthétique reconnue mais il ne semble pas proposer une esthétique nouvelle : il n’y a, au milieu de ses images, aucun artifice, aucune œillade affriolante, il laisse leur attrait, leur valeur propre aux choses auxquelles il touche. En même temps il ne force en aucune façon la sensibilité du spectateur : libre à ce dernier de savoir voir, de jouir du spectacle, de laisser aller son imagination. (…) Ce n’est pas au hasard que je viens de prononcer à son sujet les mots de fraîcheur et lucidité. Sauvage, en toutes circonstances, en dépit de toute influence, conserve une liberté d’esprit, une indépendance dans le jugement, une disponibilité qui sont peut-être uniques. (…) Sauvage, libre et emporté, Sauvage, sans étiquette, encourt l’indifférence générale. On a vite fait de se venger par le mépris de ce qui vous a pris au dépourvu, on vous a fait soupçonner une partie de votre faiblesse. (…) Sauvage a préféré demeurer seul et travailler une matière propre. »

Trop libre, trop à contre-courant, trop indépendant d’esprit, il laisse pourtant la marque d’un artiste qui aura su rester discret et inventif, possesseur d’une créativité extraordinaire. Sauvage « le pur » ne demande qu’à être redécouvert pour entrer comme il se doit parmi les « grands » du cinéma français.[33] [33] Tedesco Jean, « Cinéma dramatique, cinéma poétique », Cinéma-Ciné pour tous, le 15 novembre 1928 : « (…) Nous demandons, à côté de Carl Dreyer, de Jacques Feyder, de Jean Renoir, d’Alberto Cavalcanti, de René Clair, de Jean Epstein – auteurs dramatiques qui sont quelquefois des poètes – une place bien nette pour Robert Flaherty, Ernest Shoedsack, Walter Ruttmann, Man Ray, Jean Gremillon, André Sauvage et pour le plus jeune Georges Lacombe, poètes que peut hanter aussi le drame humain. »

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Isabelle Marinone, maître de Conférences à l’Université de Bourgogne et chercheur au Centre Georges Chevrier, a consacré, pour reprendre les termes de Nicole Brenez, "une recherche pionnière et incontournable à Sauvage". Son ouvrage, le seul à ce jour sur ce créateur, s'intitule André Sauvage, un cinéaste oublié : De la Traversée du Grépon à la Croisière Jaune, L’Harmattan, Paris, 2008. La première image provient d'Études sur Paris, la seconde est un portrait de Sauvage lors du tournage de Pivoine déménage (1929).