Promis le ciel, Erige Sehiri

Le Bleu du ciel

par ,
le 4 février 2026

Barbotant dans l’eau de son bain, Kenza, 4 ans, raconte le naufrage dont elle est sortie indemne. Assises au bord de la baignoire, Naney, Jolie et Marie interrogent l’enfant pour élucider si ses parents vivent encore. Sous leurs regards à la fois attendris et interloqués, les gestes de Kenza troublent la surface de l’eau pour imager le naufrage, achevant de nous rendre une réalité atroce par le truchement d’une insigne poésie enfantine. « La terre s’est cassée […] et après tout s’est cassé. » Ses fautes de langage et la confusion de son récit nous font imaginer la catastrophe comme un dessin d’enfant : naïf, surréaliste, déroutant. La tragédie nous paraît d’autant plus inimaginable.

Cette scène inaugurale, filmée à la caméra épaule et mise en scène à la façon d’un documentaire, résume le style de Promis le ciel : un naturalisme teinté de poésie qui nous place au cœur du quotidien de Naney et de Jolie, jeunes femmes d’origine africaine immigrées en Tunisie où elles ont trouvé refuge chez Marie, une pasteure évangélique. Fraîchement arrivée, Kenza y reflète avec innocence leurs tiraillements d’adulte : l’enfant essaie de parler à sa mère, probablement morte, avec un combiné débranché ; paroles tombées dans le vide, comme celles de Jolie demandant plus d’argent à son père, ou celles de Naney promettant vainement à sa fille de rentrer au pays pour Noël. Ailleurs, la fillette colle des lèvres de papier rouges sur les siennes devant Jolie, mimant ingénument ses fards qui lui coûtent dehors la pression des regards et l’hostilité des hommes. Souffle de légèreté, Kenza donne de la profondeur aux trois protagonistes, tendant un miroir à leur conflit intérieur : pour Jolie, étudiante de 24 ans, la difficulté d’affirmer son indépendance ; pour Naney, sa fille qu’elle n’a pas vue depuis des années ; pour Marie, la tentative vaine de réparer une perte douloureuse.

Ces perspectives narratives sont cependant réduites à la portion congrue, derrière une analyse sociale qui laisse globalement à désirer. Les témoignages de la société tunisienne et sa situation migratoire ravalent souvent Promis le ciel à un simple reportage. Quand les comédiennes font mine d’écouter un journaliste relatant à la radio les arrestations des sans-papiers, lorsque Marie évoque le renouvellement de sa carte de séjour et Naney discute avec une contrebandière pour trouver un passeur, les actrices ne semblent plus que réciter maladroitement et l’amateurisme de certaines est criant ; le film se réduit alors à un discours rapporté. En voulant intégrer à sa fiction ce qu’elle considère comme des bribes de réel — des citations de l’actualité politique tunisienne — Erige Sehiri s’éloigne en fait de tout réel en laissant celui-ci n’être qu’un dire qu’elle ne peut montrer. La cinéaste le fait pourtant très bien ailleurs. La lutte entre les clients pour le dernier paquet de sucre d’une supérette ; la vendeuse d’alcool de contrebande qui a accroché des décorations d’anniversaire dans son salon pour justifier son stock, au cas où la police descendrait brusquement chez elle ; l’assemblée entre Marie et son équipe pour envisager de nouvelles possibilités d’organiser un culte à la suite des arrestations de nombreux pasteurs. Dans ces situations détaillées, c’est par le truchement de ses personnages et d’une reconstitution dramatique que Promis le ciel nous place au cœur d’une situation politique tendue, violente, et nous fait découvrir une vie difficile dans les coulisses de ce que les médias ne sauraient nous apprendre sur l’actualité tunisienne.

Néanmoins, avec des procédés peu inspirés (caméra portée, refus de dramaturgie conventionnelle), le réalisme de Sehiri apparaît trop superficiel pour représenter en profondeur la société. À l’image de cette soirée étudiante à laquelle se rendent Jolie et Naney, cette scène ordinaire, qui ne raconte rien en particulier, est filmée de façon à ne rien retirer de sa dimension ordinaire : une soirée estudiantine quelconque. Cela va de même quand la cinéaste veut nous immerger dans le quotidien des deux jeunes femmes en les suivant dans la rue ou en boîte de nuit avec une caméra tressautante. Sehiri veut sans doute montrer l’hostilité et l’insécurité auxquelles sont confrontées Jolie et Naney, quand elles doivent subir les remarques des passants (qui semblent être authentiques, ce qui confond la recherche, très discutable, d’une réaction brute de la réalité face à ses actrices) et essuyer le refus d’un taxi de les prendre à cause de leurs robes moulantes. Mais on peut se demander s’il est nécessaire de jeter ainsi ses actrices en pâture à la réalité, ou de procéder comme tel en employant le procédé de la caméra embarquée pour imiter la réalité (l’usage du flou dans l’image, revendiqué par Sehiri pour illustrer le point de vue sur Tunis des protagonistes, dénonce en fait l’impossibilité d’une telle imitation). En partageant dans le dossier de presse que les conditions de tournage ont dû s’adapter à la situation politique tunisienne, la cinéaste confesse que son film subit le monde au lieu de le recréer. 

Toutefois, il serait injuste de résumer Promis le ciel à un naturalisme banal. Sehiri déclare aussi vouloir garder un certain recul à l’égard de la réalité et montrer par-dessus tout des femmes luttant pour leur bonheur, et ce en ne craignant pas d’enfreindre les bonnes conduites. Naney illustre au mieux ces propos : elle trempe dans des magouilles pour envoyer de l’argent à sa fille, invente un stratagème avec un ami afin que ce dernier se fasse passer pour un policier afin de récupérer de l’argent auprès d’un tiers, lui indiquant l’attitude et lui dictant ses répliques. Elle le met en scène ; en un mot, elle est force de fiction.

Film inégal, à la limite de la contradiction, Promis le ciel a pour meilleure pierre de touche le personnage de Marie qui, avec Kenza, représente son aspect le plus original. Dès la scène liminaire du bain, on est immédiatement sensible à la présence forte du bleu à travers la bassine dans laquelle patauge Kenza, la faïence et la robe de la pasteure. Kenza déambulera ensuite dans la maison affublée d’une robe de la même teinte. Cette cohésion chromatique, loin de se réduire à une coquetterie esthétique, est le symbole coloré d’un monde à l’image de la foi et de la vie nouvelle que tente d’établir Marie. « Comme tu aimes le bleu… » Ces mots de Noa, son ami aveugle, précisent avec une dimension quasi mystique (comment peut-il le savoir s’il ne peut le voir ?) l’affiliation entre la protagoniste et cette couleur. Venue le rencontrer pour lui demander des conseils au sujet de ce qu’elle doit faire au sujet de Kenza, Marie lui répondra mystérieusement : « C’est toi le bleu aujourd’hui », réponse dans laquelle nous pouvons entendre : « C’est toi l’espoir ». L’azur dont elle s’entoure est donc pour la pasteure bien plus qu’une couleur. Elle est la tentative de recréer à travers la religion un monde, pour elle d’abord (on apprend à travers Noa qu’elle s’appelait jadis Aminata et a refondé son identité dans ce nom chrétien) ; pour ses fidèles ensuite, tous immigrés trouvant dans sa paroisse un échappatoire à la répression qu’ils subissent. Or, au fil de son film, Sehiri nuance et complexifie son chromatisme, en en faisant un élément dramatique en soi. Nous retrouvons d’abord le bleu sur les barreaux des fenêtres de quelques demeures, puis enfin, lorsque Jolie se fait brusquement arrêter par les autorités, sur l’uniforme de la police et, dans une nuance grisâtre, sur les barreaux de la prison. Ce glissement de la couleur de l’univers paroissien, du ciel, de la mer et des rues, à l’univers réactionnaire et répressif est riche en significations quant à la trajectoire bancale que peut emprunter la foi, dont celle de Marie est justement mise en question par le choix de prendre Kenza sous sa responsabilité ou de la remettre aux autorités.

Sa mission religieuse est une tentative tragique de sauver le monde, avant tout parce qu’elle est purement poétique : l’une des plus belles scènes de Promis le ciel est celle où la pasteure, seule dans sa chambre, devant un large rideau diaphane, où l’image scope donne au décor la dimension d’une scène, répète sa prêche comme une actrice, réitérant son amen pour trouver la meilleure intonation (il faut par ailleurs souligner la grande qualité du jeu de l’interprète, Aïssa Maïga, dont l’intensité expressive dénote avec le « jeu au naturel » de presque tout le reste de la distribution). Kenza s’introduit dans la chambre et imite avec un air taquin la préparation rien de moins qu’inspirée, très laborieuse, de la chrétienne. Sehiri sait nous montrer avec tendresse et ironie la vanité de son personnage à l’égard de sa croyance. 

L’une des séquences finales illustre superbement le regard nuancé et lucide de la cinéaste. Naney, telle l’enfant prodigue, revient lors de la dernière messe, où elle cherche désespérément dans la religion un dernier secours, réclame à Dieu ce que la société lui refuse. L’image frappante de la prière, où les bras des fidèles environnent Naney, se révèle à la fois profonde et futile, une simple mise en scène dont la puissance émotionnelle, pourtant, représente en une image intense le petit miracle qu’éprouve Naney d’être enfin soutenue dans un pays qui la rejette. Se remettre à Dieu quand le monde ici-bas nous abandonne, le salut pour échappatoire poétique à la réalité insensible — ces interrogations, a priori surannées, retrouvent ici toute leur fraîcheur, articulées à la question contemporaine de la migration. La religion est décidément l’aspect le plus original de Promis le ciel, d’autant plus qu’elle n’est pas ici dénoncée, montrée sous une lumière négative, mais globalement positive, bien que nuancée.

Promis le ciel mérite d’autant plus l’attention qu’il offre l’exemple bâtard d’un film croisant un naturalisme parfois peu inspiré à une vision poétique singulière mêlant plastique, théâtre et spiritualité, dans le but de représenter la subjectivité de sa protagoniste butant contre le monde. Ce qui nous reste enfin dans les yeux après avoir vu Promis le ciel, c’est une morne réalité s’estompant dans le flou de l’image naturaliste, ne pouvant atténuer cette teinte bleue, ne pouvant effacer sur le visage de ces femmes leur résolution à mener une vie digne, ne pouvant réduire à néant l’aspiration émouvante de Marie à sertir le monde injuste d’une lueur d’espoir azur.

Promis le ciel, un film de Erige Sehiri, avec Aïssa Maïga, Laetitia Ky, Debora Lobe Naney, Estelle Kenza Dogbo, Foued Zaazaa...

Scénario : Erige Sehiri, Anna Ciennik, Malika Cécile Louati / Image : Frida Marzouk / Montage : Nadia Ben Rachid / Musique : Valentin Hadjadj

Durée : 1h35.

Sortie française le 28 janvier 2026.