Une famille respectable, Massoud Bakhshi

Eblouissement

par ,
le 11 novembre 2012

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Âgé de 15 ans, Arash quittait son pays natal, l’Iran, alors que sa guerre avec l’Irak s’achevait. Il y revient 22 ans plus tard, et Une famille respectable nous montre des doubles retrouvailles : avec le pays, et avec la famille. Le titre, bien sûr, est une antiphrase : la non-respectabilité de la famille ne fait pas de doute, et c’est la description de sa corruption qui sert à décrire celle du pays tout entier. Le film se construit comme un mélange, assez curieux, entre polar, film de famille (avec révélation, manipulation – on y trouverait une bonne base pour un feuilleton de l’été) et critique politique. S’y met en place un mécanisme pas tout à fait heureux : pris dans l’intrigue familiale, il doit appuyer les traits des personnages pour leur donner un poids symbolique, tandis que la dimension politique pâtit d’être mêlée à un récit un peu trop confortable.

Soit le recours au flash-back. Eléments essentiels, peut-être, pour nous signifier que, si l’Iran d’aujourd’hui est corrompu, cela s’inscrit dans une longue histoire et date de bien avant hier. Mais ces retours dans le passé servent aussi à établir des motivations, à expliquer pourquoi, par exemple, Arash ne tient pas à aller rendre visite à son père, mourant, à l’hôpital. Le neveu d’Arash, Hamed, ne comprend pas : il admet que son propre père, le demi-frère d’Arash, Jafar, est un salaud, mais dit qu’il admire son grand-père. Un flash-back, justifié comme remémoration d’Arash, sert alors de révélation : le père d’Arash était un salaud, violent et égoïste, qui conservait pour lui, à des fins spéculatives, des produits qu’il aurait dû fournir à ses compatriotes affamés. On a donc trois choses : corruption d’un personnage, le père, discours sur la société iranienne à travers lui, et explication des rapports conflictuels d’Arash avec son milieu. Si Arash ne tient pas à voir son père, c’est parce qu’il est mauvais, s’il veut fuir l’Iran, c’est parce que le pays est corrompu, dangereux.

La fonction explicative est parfois carrément grossière. Un autre flash-back montre la mère d’Hamed, Zohreh, alors enfant, être prise en photo, avec les cheveux découverts, par Arash. Mais le père d’Arash survient et met fin au sacrilège. La petite fille se hâte alors de recouvrir ses cheveux et s’enfuit. Or elle est, à présent, complètement absorbée par la religion, nourrissant une obsession maladive de la pureté (ou peut-être de l’impureté, bien sûr). Le flash-back nous apporte donc la clef de cette conduite, sous la forme d’un événement traumatique, et cette volonté de combler les trous donne le désagréable sentiment d’un manque de confiance envers le spectateur. L’impression de voir le film trébucher alors même qu’il cherche à nous donner des béquilles.

Mais il marche plus fièrement par moment et finalement, si nous n’avons pas un grand film, nous avons un film respectable. L’idée de présenter le micro-environnement familial comme une chambre de résonance du macro-environnement social et politique est certainement ruineuse du point de vue de la caractérisation des personnages, mais elle s’avère plus pertinente si l’on s’intéresse non pas à l’idée qu’une famille doit représenter une société (ce qui fait tomber tout droit dans le symbole), mais plutôt à comment la société a pu intégrer le milieu clos de la famille, à la compression des espaces. Car ce que le film parvient à représenter, c’est bien le passage de l’extérieur (la société, la politique) à l’intérieur (la famille, l’intime).

Pour Arash, la confrontation à l’extérieur, à la rue, à l’université, se fait par le rappel constant qu’il existe, en Iran, certaines règles. La principale fonction de ces règles ou lois, est d’organiser la circulation (direction) ou non-circulation (censure, prison). Le pouvoir se manifeste dans le film de cette manière : il gère les déplacements. Première situation dans le film : on ne veut pas donner son passeport à Arash car il lui manque un document, une dispense militaire. Il ne pourra pas passer la frontière. Ce sera plus tard une voiture de police demandant au taxi d’Hamed de s’écarter, puis un officier de police demandant à Arash de circuler. Le pouvoir est présent dans la rue (policiers, écrans diffusant des images à la gloire de la patrie), mais aussi dans les endroits apparemment plus préservés, tels la voiture (la radio où l’on relaie la poésie du Président), la salle de classe (il y a une caméra à l’intérieur), et, enfin, la famille.

Pour saisir où est le pouvoir, il suffit de suivre la logique tracée et de voir qui s’y arroge le droit de régler la circulation des êtres et des choses, par-dessus tous les rapports affectifs qui font le propre de la famille. C’était la fonction du père d’Arash dans le passé. Dans le présent, c’est celle d’Hamed (qui mène Arash à l’hôpital, qui dirige sa soeur et sa mère, qui empêche aux femmes d’entrer sur son lieu de travail, en les surveillant depuis un écran vidéo…) et du demi-frère d’Arash (qui l’emmène à son bureau sous un faux prétexte). Les deux hommes de pouvoir sont un père et un fils, mais qui ne s’aiment pas. Tout au plus sont-ils capables de s’allier pour organiser l’enlèvement d’Arash et son enfermement, en espérant le pousser à quitter l’Iran et garder pour eux l’héritage du père d’Arash.

Résister, alors, ce serait faire circuler ce qui ne devrait pas circuler (la tentative de distribution de documents) ou empêcher la circulation ordinaire (une manifestation, ça bloque la rue…). Partir quand on ordonne que l’on reste, rester quand on ordonne de partir. Un plan situé dans le passé nous montre, dans une voiture, Arash et sa mère s’en allant loin du père. Ils apparaissent à travers la vitre arrière, sur laquelle l’on distingue le reflet d’arbres bordant la route. Mais apparaissent également en surimpression des images d’archives, où l’on voit les Iraniens dans la rue, acclamant le Guide (direction) Suprème Khomeini. Mais l’image est ingénieuse et la surimpression n’a pas seulement la valeur d’un “pendant ce temps-là” : il se crée plutôt une confusion entre reflet et surimpression, et un écrasement des plans (visages, vitre, images d’archives) les uns sur les autres. La vitre est une surface de rencontre plus que de protection, l’histoire se joue sur les êtres : pas de distance entre les événéments historiques, ce qu’ils charrient de violence et d’idéologie, et l’espace familial, intime. Partout du pouvoir. Mais ceux qui sont ici confrontés à ce pouvoir en place et en marche, c’est une mère et son fils, et la compression des espaces ne vient pas à bout de la qualité des affects. La résistance est aussi là : non pas dans une contre-circulation, mais dans le maintien des rapports affectifs au sein de la famille, celle-ci serait-elle réduite.

C’est donc ici la fonction de la mère, et d’Arash. Son rapport avec Zohreh, qui semble absolument loin de lui, toute pétrie de convictions religieuses, n’est pourtant pas fait d’une argumentation qui aurait pour visée de la libérer, de la mener à une prise de conscience. Il ne lui dit pas ce qu’il faut faire, ne se moque pas d’elle : il l’observe, un peu surpris en repensant à la petite fille qu’elle était et dont il conserve la photo, s’assied auprès d’elle, engage une conversation. Pas de direction (« fais ou ne fais pas ça »), mais de l’attention, de la discussion. Arash est de ce point de vue un personnage intéressant, surtout si l’on se rappelle qu’il est un universitaire. On le voit lire Le totalitarisme de Hannah Arendt, et on pourrait s’attendre à ce qu’il ait des leçons à donner. Or, il apparaît d’emblée loin d’une position de maîtrise, à la merci de son environnement. Rarement à l’initiative d’une action : les autres personnages l’emmènent où ils veulent, souvent pour des raisons qu’il ignore. Il en est réduit à voir ce qui se passe autour de lui, observant l’activité des rues et le déploiement des paysages à travers les vitres des voitures. Et ce qu’il voit renforce sa confusion, cause des chocs, plutôt que de lui donner accès à une compréhension.

Le film mène à une perte de savoir, un découragement de l’analyse, loin, très loin, du système des motivations qui présidait aux flash-backs. Si Arash imprime au départ son livre, qui est probablement une analyse historique et politique de l’Iran, nous le voyons, plus près de la conclusion, lire de la poésie. Lorsque, dans les derniers plans, alors qu’il pourrait enfin retourner chez lui, il quitte la voiture le menant à l’aéroport pour suivre une manifestation dans la rue, on comprend que ce n’est ni une décision raisonnée, ni un pur geste de folie, mais bien une révélation d’ordre poétique. Dans une série de gros plan, ce n’est plus la société iranienne qu’il contemple à travers les vitres des voitures, c’est le soleil levant qui se reflète dans les verres de ses lunettes. C’est ce soleil qui le fait sortir dans la rue, et pas le savoir politique, la croyance en une stratégie pour venir à bout du pouvoir. Arash est aveuglé, ou, pour utiliser un terme à connotation plus positive, ébloui. L’éblouissement, non pas même le refus, mais l’incapacité absolue de suivre des directions, est peut-être une forme ultime de résistance face à un pouvoir qui, lui, doit voir pour contrôler et orienter la circulation. Le processus peut alors s’inverser : le pouvoir, traversant tout abri, passait de la rue à l’espace intime de la famille ; les nouveaux sans-abris se retrouvent dans la rue. L’intérieur passe à l’extérieur. C’est sans doute autant dans le regard que dans le ciel que le soleil s’est levé.

Une famille respectable, un film de Massoud Bakhshi, avec Babak Hamidian (Arash), Mehrdad Sedighian (Hamed), Mehran Ahmadi (Jafar), Ahoo Kheradmand (la mère), Parivash Nazarieh (Zohreh) Scénario : Massoud Bakhshi / Image : Mahdi Jafari / Montage : Jacques Comets Durée : 1h30 Sortie le 31 Octobre 2012