Cette année, au festival Cinéma du Réel, le collectif qui compose la revue Débordements a proposé une expérience de critique publique au plus près de notre rapport aux images. La question était ainsi posée : Serge Daney aurait-il regardé du brainrot ? Pour y répondre, nous avons proposé une plongée dans les algorithmes d’une bande de critiques (les nôtres) – de l’autre côté des images de cinéma que nous fréquentons habituellement. Nous avons alors imaginé une expérience sur écran vertical, projeté sur la grande toile, en connectant un iPhone au projecteur de la salle de cinéma, pour réfléchir aux images qui circulent à toute vitesse sur les réseaux sociaux. Se transformeront-elles en petits bouts de documentaire à la faveur de la salle obscure ?, nous demandions-nous, le réel peut-il déborder de l’écran ?
Voici donc le résultats de nos aventures numériques, que le Réel a bien voulu transformer en spectacle collectif dans une salle de cinéma.
J’ai un truc pour le cinéma… d’interfaces. J’aime les films qui se passent sur des bureaux d’ordinateurs, dans des jeux vidéos, ou même dans l’intimité d’un téléphone.
J’aime encore plus ceux qui poussent la licence jusqu’à filmer une vraie table avec des papiers partout. Encore mieux : une table de montage et deux moniteurs cathodiques comme chez Harun Farocki ou Alexander Kluge, qui vient de nous quitter…
J’aime la pensée en train de se filmer et en train de se monter à même le logiciel. J’adore dénicher ces formes dans les festivals, je m’y plonge avec délice et je regarde les mains d’Ellie Ga glisser sur une table lumineuse ou le grain des archives de Sanaz Sohrabi…
Un regard un peu impudique peut-être, mais un regard situé, surtout, comme nous le racontait Lého Galibert-Laîné dans l’un de nos premiers podcasts, « Les images et le cerveau ».
Et puis un jour (ou plutôt une nuit) j’ai vu une vidéo.
Ce regard, l’expressivité de ce visage et de ces cliquetis de clavier, et une matière semblable : des images de seconde main que le type triture devant tout le monde.
Le compte s’appelle, en anglais, « la révolte de la réalité » (le réel déborde ?) et contient des dizaines de vidéos de ce genre. Un genre que j’associais à des visées politiques radicalement autres…
Un choc semblable est arrivé à un collectif d’auteurices italien appelé Wu Ming, versé dans l’art du canular littéraire et de la parodie politique. Leur premier roman, paru en 1999, s’appelait Q et racontait l’histoire d’un mystérieux agitateur politique dans l’Europe du XVIe siècle. Quinze ans plus tard, sur 4chan, un informateur appelé Q affirme pouvoir délivrer la vérité sur l’état profond à ceux capables de décoder ses énigmes. De là, naquit un mouvement, Qanon, dont l’influence contribua à l’élection de Trump. Les auteurices de Wu Ming craignirent d’avoir incidemment créé un monstre. En 2021, l’un d’entre elleux, Wu Ming 1 publie Q comme Qomplot pour comprendre les circulations entre conspirationnisme et néo-fascisme.
Dans le livre, l’auteur fait l’histoire des fantasmes de complot en Occident et de ceux qui se sont employés à les défaire, notamment, les magiciens. Ben oui, quoi de mieux qu’un illusionniste pour débusquer un charlatan ?
Face à ces vidéos, je me sens comme Houdini témoin des manigances d’un faux devin. Je sais très bien ce qu’il fait, avec son rythme syncopé et ces contre-champs suggestifs. Je connais les séductions du montage et le plaisir qu’il y a à connecter les points.
Or ce qui diverge d’avec le genre du vidéo essai (outre la musique inquiétante et la pénombre) c’est bien que l’analyse dépasse l’étude de la culture visuelle. Le type sort un lapin blanc de son terrier et prétend en tirer la vérité sur la marche du monde, mêlant dessins animés, art contemporain et rites satanistes. C’est ce que la vidéaste Contrapoints nomme « médiamancie » – non pas la lecture de l’avenir dans les entrailles du dit lapin, mais une forme de divination par les contenus médiatiques et leurs correspondances.
Si l’on en revient au véritable lapin, je veux dire Bad Bunny (car c’est bien lui qui se retrouve sur la table de montage), l’enjeu n’est pas d’analyser son spectacle. Plutôt de le transformer en « civet iconique » pour faire oublier la figure contestataire et la remplacer par une autre, démoniaque et surtout, taillée sur mesure pour l’agenda réactionnaire. Les fascistes nous auront décidément tout pris, même le détournement d’interface.
Occitane Lacurie
Vous connaissez peut-être la citation de Bowie qui qualifie Internet de forme de vie extraterrestre. J’avais envisagé de profiter de cette séance pour faire une sorte de cartographie à l’emporte-pièce de l’imaginaire sous-marin, puisque l’IA générative permet de réactiver ses vieux folklores : tout un bestiaire de kraken et de requins géants. Or les trends que j’ai réunies donnent une autre signification à cette forme extraterrestre en lui faisant passer un stade d’abstraction supérieur.
La première de ces trends correspond à ce que j’appellerai un north-sea-core, la mise en scène de bateaux en situations extrêmes dans la mer du Nord. Au principe du core, une sorte de plaisir horrifique lié à l’idée que « la mer décide de tout », et qu’au fond les entreprises des hommes, leur commerce et leurs machines d’acier ne sont rien face à la force titanesque de la mer du Nord.
La trend insiste sur le fait qu’il n’y a dans ces vidéos aucun mythe, aucune créature monstrueuse : c’est un spectacle muet de masses, de forces, de liquides, de frottements, un drame de physicien ou d’ingénieur, bref un truc sérieux : « Brutal Ocean Power: The sea reminding crews who truly controls the water ». Il n’y a pas de monstres ici. Pas de mythes. Juste de la physique, du froid et de la mauvaise fortune. La Mer du Nord ne coule pas les bateaux pour le spectacle. Elle le fait silencieusement. Embarqueriez-vous à bord du ferry en sachant que la mer décide de tout ?” Brutalité attestée par l’esthétique de found-footage, la basse résolution qui imite la qualité des capteurs d’appareils vidéo et le flou naturel liés aux embruns qui recouvrent l’objectif.
On trouvera peut-être que ce sublime romantique de la mer est un peu désuet, dans la mesure où la l’informatisation permise par les conteneurs semble avoir relégué ces catastrophes à un temps reculé. Friedrich Engels décrivait au milieu du XIXeme l’arrivée de la navigation à vapeur comme une sorte d’extension des logiques de circulation terrestres sur la mer, et une prise d’autonomie de plus en plus forte par rapport à la physique des éléments qui gouvernait la navigation à voile : le bateau considéré comme un bâtiment flottant, bout de terre décorrélé des aléas des courants et des vents.
Ici, c’est comme si cette extension terrestre se faisait rattraper par la force de la mer devient une sorte de roue de la fortune, dans laquelle les marchandises tombées des bateaux voguent à la dérive comme autant de petits miracles enjambant les inégalités de développement. C’est le sens de la deuxième trend, dans laquelle il est question des conséquences des tempêtes : ce que j’appellerai le uncontainering, version catastrophiste des trends unboxing. Cette trend peut être vue comme le contre-champ géographique de la première, puisqu’elle nous transporte dans l’océan Indien, probablement près des côtes de l’État de Kerala en Inde. Dans la première vidéo, postée sur le compte de @snehatheeram23, on remarque déjà que ces grosses boîtes échouées permettent quelque chose de proprement magique, qui a trait à la logique de la surprise, qui opère aussi bien dans le déballage de cadeaux que dans les cartes à gratter.
Cette logique trouve son accomplissement chez le dernier créateur, @khixarrhere, qui nous embarque au cours de selfies vidéo dans son quotidien de gardien de phare. Au cours de ses balades quotidiennes en jet-ski, il lui arrive de croiser des porte-conteneurs qui laissent généreusement échapper un bout de leur cargaison. Le contenu se répartit généralement entre : des appareils multimédias de pointe, des snacks, des accessoires de luxe et des animaux sauvages et dangereux, mais aussi quelques bizarreries (le trésor de pirate dans un conteneur qui semble avoir traversé les siècles). Quelques instants, pourtant, à la découverte de ces reels, il est possible de croire que cet immense souverain qu’est la mer est finalement un bon souverain. Et il y a de quoi s’en réjouir puisque, vous l’avez compris : que vous le vouliez ou non, « la mer décide de tout ».
Jules Conchy
Pourquoi Francis Fukuyama a-t-il sauté le pas, le 22 février dernier ? Pour quelle raison a-t-il succombé à l’appel pressant d’Instagram lui suggérant – moyennant finance – d’augmenter la visibilité de son selfie quelconque ?
Le prophète de la « fin de l’histoire » aurait-il pressenti une turbulence dans l’ordre spectaculaire ? A-t-il voulu, de Washington, s’associer à l’économie de la visibilité qui s’apprêtait à vaciller à l’autre bout de la planète ?
La riposte iranienne à l’attaque des États-Unis et d’Israël contre Téhéran, la semaine suivante, a eu en effet de grandes répercussions sur l’image des villes ultramodernes du golfe Persique. Bien que la ville de Dubaï n’ait été touchée que par quelques incendies, tout ce que la ville compte d’influenceurs a soudainement changé d’emploi. Ils et elles se sont retrouvées promues reporter au cœur du conflit, et bien vite ambassadeurs volontaires employés à rassurer les actionnaires de l’émirat-entreprise.
C’est qu’à la suite de ces frappes, Dubaï est revenue sur la carte à sa juste place géographique, c’est-à-dire à quelques encablures du détroit d’Ormuz contrôlé par l’Iran, dont on fait mine de redécouvrir l’importance stratégique aujourd’hui. Ce retour dans l’espace s’est aussi doublé d’un retour dans le temps, dans cette incertitude qu’on appelle l’histoire que la ville avait soigneusement mis sous cloche.
Il y a presque vingt ans, en 2007, le théoricien étasunien Mike Davis avait érigé la ville portuaire en nouvel épicentre de la transformation de notre contemporain, ce qu’il avait nommé le « stade Dubaï du capitalisme ». Il est vrai que la trajectoire de cette ville est exemplaire, passant brusquement du nomadisme féodal à l’hypercapitalisme urbain en seulement cinquante ans.
Dubai démontrerait à merveille la viabilité du phénomène que Léon Trotski avait appelé le « développement inégal et combiné » des sociétés humaines. Quand, quelque part dans le monde, un pays fait avancer l’histoire et transforme radicalement ses structures politiques, n’importe quel autre peut immédiatement lui en reprendre l’invention sans avoir à expérimenter de phase de transition. Sans avoir à vivre l’histoire.
Dubaï aurait ainsi enjambé d’un seul coup le XXème siècle et transcendé la modernité politique de l’Europe – ses espoirs démocratiques et ses luttes sociales comme ses guerres atroces. Grâce à ses généreuses concessions immobilières et à sa tolérance inégalée pour l’exploitation, Dubaï serait ainsi devenue le stade avancé – spatialisé, urbanisé – de la « fin de l’histoire » qu’avait prophétisé Fukuyama : la victoire du marché sous la pax Americana.
Dans une réponse à l’essai de Davis, l’historien Christophe Cusset approfondissait la critique de cet “émirat passée maître dans l’art de cultiver la nostalgie coloniale”. Celle-ci venait en effet de muter en une nouvelle forme inédite, grâce à un régime d’incitation fiscale à destination des nouveaux créateurs d’idéologies sur les réseaux sociaux. En pastichant un autre théoricien – renommé sous sa plume le Cheikh Ahmed El Debord – Cusset ne postulait même que le concept de Spectacle était venu d’ « un certain pressentiment de Dubaï ».
Mais que se passe-t-il quand cette configuration spectaculaire se voit comme aujourd’hui mise à mal ? Davis n’envisageait la possibilité d’une sortie violente de cette stase historique que comme un risque contre lequel les hôtels de luxe s’assuraient, à l’aide de « dispositifs high-tech imparables qui les protègent des missiles, des attaques aériennes et des sous-marins terroristes ». Il n’imaginait pas vraiment la fin d’une telle uchronie. Il n’imaginait pas non plus quelle sorte de Spectacle pouvait devenir l’image virale de Dubaï sous les bombes à l’ère des deep fakes de l’intelligence artificielle.
Mais c’est peut-être un nouveau « pressentiment de Dubaï » qui a traversé l’esprit de Fukuyama en achetant un post sponsorisé sur Instagram, le 22 février dernier. En achetant lui aussi un peu d’image dans le grand supermarché du visible, il espérait sans doute trouver un remède – même temporaire – à la reprise de l’histoire.
« Au secours, Monsieur Fukuyama, comment faire si l’histoire n’arrête pas de revenir ? »
Barnabé Sauvage