FIDMarseille, 2026 (3/3)

Not Cinema As Usual

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le 30 septembre 2026

On s’accorde à dire que le FIDMarseille était une réussite « malgré tout ». Étant donné l’impossibilité de parler du festival sans mentionner l’« affaire Lapid » et ses retentissements, les compte-rendus parus dans Le Monde et Libé ont mis au point une sorte de séquençage commode : après le retrait de douze cinéastes en signe d’opposition à l’invitation faite à Nadav Lapid, et après la campagne de diabolisation qui s’en est suivie, le temps des films était venu. Le festival commençait et il fallait désormais parler en cinéphile, penser l’engagement du FID 2026 à l’aune d’une programmation décidément libre et politique, et reconnaître qu’au final cette édition ressemblait en gros à n’importe quelle autre : cinema as usual.

On dira que voir les films et en parler est bien la moindre des choses : c’est vrai. Mais on ne nous enlèvera pas de l’idée qu’il faut au moins de l’inconséquence pour affirmer – comme ce fut le cas – que les cadrages poétiques de Jean-Claude Rousseau, embarqué pour son dernier film à bord de ferry sur le lac de Côme, sont la chose la « plus politique » qu’on ait vu au FID cette année –  au moment où, de l’extérieur comme de l’intérieur, se multipliaient les tentatives pour déborder le cadre même du festival et le partage des places imposé par sa direction. Il n’a pas été suffisamment remarqué que, du côté de cette direction aussi, on se préoccupait de politique – jusqu’à revendiquer une autorité godardo-ranciérienne pour caricaturer le militantisme en « désir de pureté politique »… La triste « politique des oeuvres », proclamée jusqu’à la veille du festival dans un entretien à Télérama, servait alors un intérêt tactique évident : celui de légitimer une gouvernance en crise, en se targuant du privilège d’une politicité non-dogmatique, d’un goût du « dissensus » et de la « nuance », et en balayant, du même coup, l’enjeu réel de politisation du festival, à savoir son existence comme « scène » ou comme espace social.

« EST-CE QUE LE DIRECTEUR DE CE FESTIVAL A QUELQUE CHOSE À DIRE ? »

Beaucoup de choses ont déjà été écrites sur le FID 2026, la plupart avant même qu’il ait eu lieu. Paradoxalement, peu de choses ont été dites sur son déroulement et sur la façon exemplaire dont la question anticoloniale, et spécifiquement antisioniste, a permis d’interroger les structures hiérarchiques au sein du festival lui-même, allant jusqu’à provoquer le désaveu de sa direction par une partie écrasante de son public, de ses invité·e·s et même certain·e·s des travailleur·euse·s du festival. Il n’y avait qu’à voir la cérémonie d’ouverture, où l’isolement de la direction s’est mise en scène dans l’enceinte d’un théâtre à ciel ouvert. La prise de parole de La Palestine sauvera le cinéma, applaudie par tout le théâtre quoi qu’aucun membre du festival n’ait jugé digne de donner un micro à l’orateur, fut suivi du discours d’ouverture de François Quintin, intronisé président du conseil d’administration du FID quelques semaines plus tôt pour venir défendre une ligne pro-« liberté de création » dans « l’ère du clash et des fake news favorisés par les réseaux sociaux ». Ce discours indigne fut accueilli sous les huées quasi-unanimes du théâtre Silvain. Le festival avait fait son choix.

Par une sorte de transfert de la légitimité éditoriale, c’était cette fois au peuple du festival de porter et de relayer la voix antisioniste. Dans les jours qui ont suivi, les prises de paroles se sont multipliées, lors des présentations d’avant-séance, au cours desquelles les cinéastes témoignaient de leur solidarité et appelaient le festival à souscrire aux principes du boycott culturel. La direction n’ayant pas assuré son rôle, les cinéastes semblaient devoir assumer elleux-mêmes, collectivement, la continuité de l’histoire du festival. Dans sa lettre de démission du jury publiée le jour de l’ouverture, la cinéaste brésilienne Ana Vaz revendiquait elle aussi sa fidélité à l’engagement historique du FID, qu’elle estimait avoir été trahi. Rappelant la souscription de la direction à une tribune confusionniste, « Le cinéma n’est pas une ambassade », elle déclarait : « cette décision me semble trahir les cinéastes qui investissent leur paroles et leurs luttes auprès de vous depuis plusieurs années, et donc trahir l’histoire du festival. » Le FID a joué un rôle important de visibilisation de cinéastes concerné·e·s par la question anticoloniale, à commencer par des cinéastes palestinien·ne·s et libanais·e·s : Kamal Aljafari, Ghassan Salhab, Razan Al Salah, Mahmoud Alhaj ou certain·es cinéastes réuni·e·s dans le projet collectif Some Strings, pour ne citer que des exemples récents. Or la construction d’une sensibilité anticoloniale ne va pas sans développer des liens de confiance avec les cinéastes – sans s’intéresser de près, non seulement aux films et à leur fabrication, mais aux existences qui les rendent possibles.

La « scène » d’un festival tire donc sa cohérence d’une irréductible sociabilité, construite sur un temps long et dans laquelle la confiance et le respect ne se décrètent pas. La direction a choisi de passer outre, d’abord en décidant de programmer une rencontre avec Lapid sans en informer aucun·e cinéastes (pas même celleux invité·e·s pour la rétrospective de films palestiniens), puis en persistant dans ce qui aurait pu rester un choix malencontreux en refusant de reconnaître les cinéastes répondant à l’appel au boycott comme un collectif à part entière, en choisissant de s’adresser à elleux individuellement, et en décidant au final de prendre fait et cause publiquement pour l’auteur-martyr, après son retrait[11][11] Nous renvoyons aux publications essentielles de nos camarades d’Emitaï, qui ont fait paraître avant le début du festival un article et un entretien avec certain·e·s des cinéastes qui avaient exercé leur retrait et qui n’avaient pas été invité·e·s à s’exprimer.. Cette décision repose donc sur l’atomisation de la « scène » festivalière, et en définitive sur son effacement en tant que scène, chacun·e étant désormais supposé·e parler en son nom propre, en vertu de sa sensibilité et non du fait d’une action collective, consciente et organisée.

Cette dépolitisation, au sens propre, dissimule la situation sous un faux antagonisme : les cinéastes mobilisé·e·s agiraient « contre » Lapid, voire « contre » le festival. On pourrait ici mentionner les insinuations qui ont fleuri dans la presse écrite et à la radio au cours de l’affaire Lapid, et vers lesquelles tend naturellement cette vision antagoniste – ressentiment ou antisémitisme supposés – mais à quoi bon les sortir de l’oubli définitif et du mépris qu’elles méritent ? On rappellera simplement que le sens réel de la mobilisation n’est pas « contre » mais « avec » : elle est un ralliement à l’appel lancé par la société civile palestinienne en 2005[22][22] Voir à ce sujet le site du mouvement : https://bdsmovement.net/what-bds en réponse au Israel Brand, campagne lancée la même année pour améliorer l’image d’Israël à l’internationale. L’enjeu de La Palestine sauvera le cinéma n’était donc pas d’engager un boycott « par proxy » du FID mais d’enjoindre le festival à refuser l’instrumentalisation du cinéma dans une campagne de blanchiment et à adhérer à son tour aux principes du boycott culturel. C’est d’ailleurs ce que le collectif rappelait lors de sa dernière prise de parole (avec micro, cette fois) à la soirée de clôture du festival : « Nous renouvelons ainsi publiquement notre demande au FIDMarseille de répondre à l’appel au boycott culturel lancé par la société civile palestinienne à travers la campagne BDS/PACBI [Boycott Désinvestissement et Sanctions/Palestinian Campaign for the Academic and Cultural Boycott of Israel], qui cible les institutions contribuant à la normalisation de l’État criminel d’Israël. »

De ce point de vue, le geste du FID est d’autant plus violent. Il ne se contente pas de refuser aux cinéastes une existence collective, il nourrit un contre-mouvement plus vaste de diffamation et d’invisibilisation touchant à l’origine de l’appel au boycott. Il expose les cinéastes concerné·e·s aux menaces, aux invectives, au rejet d’une partie de la profession, le tout entretenu par la confusion généralisée quant à la signification politique de leur engagement. Au sein de la programmation co-organisée par La Palestine sauvera le cinéma et le FIDOFF2 (deuxième édition de cette initiative qui accueillait, l’année dernière, des films auto-produits en marge du « IN »), I Signed the Petition (Mahdi Fleifel, 10 min, 2018) venait rappeler ce que les gestes de politisation coûtent pour les cinéastes, en particulier palestinien·ne·s. 

I Signed the Petition, Mahdi Fleifel (2018)

Le film est composé d’une conversation téléphonique entre deux amis, dont l’un vient de signer une pétition demandant à Thom Yorke de soutenir la campagne BDS et d’annuler un concert à Tel-Aviv. À mesure que la discussion avance, le signataire s’inquiète des conséquences concrètes de son engagement : sa position en tant que cinéaste palestinien vivant et travaillant dans une capitale occidentale, la façon dont ce geste l’expose potentiellement à des formes de répression et, plus insidieusement, à une censure discrète de la part de son propre milieu. Le film de Fleifel venait rappeler cette évidence que le cinéma ne met pas simplement en jeu des œuvres et des auteurices, mais aussi des personnes pour qui le choix de s’afficher politiquement constitue un risque réel. Le lendemain de la projection, les membres du FIDOFF découvraient, sur le trottoir devant la salle de projection, des tags menaçants accusant le lieu de favoriser le boycott de personnes juives – prolongation et triste confirmation du film qu’ils projetaient la veille.

FESTIVALS ET IDÉOLOGIE

En parallèle du festival, La Palestine sauvera le cinéma mettait en place des espaces de discussions et de formations salutaires – ces espaces que le festival avait refusé d’organiser en son sein quelques mois plus tôt. Une table-ronde organisée à la Friche le 8 juillet réunissait à la fois les cinéastes s’étant retirés et d’autres ayant choisi de montrer leurs films. Il s’agissait d’expliciter les raisons d’un refus, en sortant de la logique inter-personnelle dans laquelle le traitement médiatique semblait avoir confiné l’affaire pour inscrire le cas Lapid dans une réflexion bien plus ample et structurelle. Quelques semaines avant le début du festival, la tribune « Oui, le cinéma est politique » tâchait d’historiciser l’injonction à mettre en équivalence les existences palestiniennes et israéliennes au sein des festivals occidentaux. Elle situait cette tendance dans la continuité du processus de Barcelone de 1995, qui actait d’un partenariat stratégique entre l’Union européenne et différents pays méditerranéens (dont Israël et l’Autorité palestinienne), engageant notamment les institutions culturelles européennes dans la mise en place d’espaces de dialogue entre Palestinien·ne·s et Israélien·ne·s au nom de la coexistence des peuples[33][33] Sur le « dialogue euro-méditerranéen », nous renvoyons au travail de la chercheuse Anaïs Farine : Imaginaire cinématographique du « dialogue euro-méditerranéen » (1995 – 2017) ˸ formes festivalières, formes institutionnelles, formes alternatives (thèse soutenue en 2019).. De la personne de Nadav Lapid, il n’était donc pas question : poser ce cadre historique revenait à déplacer les termes de la discussion depuis la figure d’auteur vers l’institution-festival elle-même. Il ne s’agissait pas de parcourir toute l’histoire des festivals (celle-ci étant – c’est connu – façonnée par le nationalisme depuis ses commencements mussoliniens, puis cannois), mais plutôt de tirer un trait sur une certaine programmation politique – de celles qui prétendent produire de plaisantes « images de coexistence » au mépris de luttes concrètes.

La table ronde du 8 juillet est notamment revenue sur l’antécédent de l’IDFA. Ce festival de documentaire amstellodamois fut en 2023 le théâtre d’une polémique après que sa direction a choisi de condamner publiquement le slogan « From the river to the sea, Palestine will be free », brandi sur une pancarte lors de sa cérémonie d’ouverture. En réaction, une dizaine de cinéastes avaient retiré leurs films de la compétition en solidarité avec les membres du collectif Workers for Palestine ainsi criminalisés. Cas exemplaire des contradictions du « dialogue euro-méditerranéen », l’IDFA prétendait ainsi garantir un espace de libre expression tout en associant le slogan palestinien à une incitation à la violence, l’excluant unilatéralement de cet espace. La chercheuse Dunja Jelenković[44][44] « “Words Matter” : Film Festivals and Territorial Conflicts », Alternator, 03/2024, Dunja Jelenković, traduit sur le site de l’UJFP. rappelait alors que tous les festivals, depuis les années 1940 à aujourd’hui, construisent une mémoire du conflit politique, et que ce précédent risquait d’encourager une forme de censure du côté des grands festivals (et notamment des grands festivals de fiction européens, à l’incomparable pouvoir symbolique) et d’auto-censure du côté des cinéastes, dans leur parole publique et, potentiellement, dans leur travail.

Crédits : Workers for Palestine Netherlands

En 2024, cependant, l’équipe de l’IDFA choisit de revenir sur sa position et devient le premier festival de cinéma à intégrer les principes du boycott culturel du PACBI. Cet antécédent montre au moins deux choses. Premièrement, que la rupture avec l’imaginaire symétrisant du « dialogue » et la politisation de l’espace du festival payent. Deuxièmement, que cette politisation n’est pas une offensive, mais un appel qui vise à transformer l’institution plutôt que de la délaisser pour s’en aller montrer des films ailleurs. Car le geste du retrait, à lui seul, ne suffit pas – le risque serait de s’effacer simplement de la scène. Un festival de cinéma est un lieu idéal pour prendre la parole parce qu’il concentre les moyens de la faire entendre. En ce sens, une lecture matérialiste de l’institution-festival – qui s’intéressait aux moyens concrets de la production intellectuelle et de la diffusion des idées – serait sans doute plus pertinente que l’habituelle grille bourdieusienne de la distinction. La liberté d’expression formelle promue par l’idéologie festivalière la plus répandue, et qui prend les atours égalitaires de l’échange horizontal et du droit réciproque à la parole, dissimule les conditions matérielles de l’expression, c’est-à-dire : qui parle avec ou sans micro. 

On ne dira donc pas : « avant la polémique, après les films ». Le FIDMarseille a sans doute connu l’une de ses plus belles éditions puisque, cette année, le festival s’est donné à voir comme lieu d’une parole vivante : placardée, distribuée en tracts, partagée lors de table-rondes, lancée au début des séances, joyeusement promenée dans les rues sous la forme d’un écran de projection badigeonné de cyanotype et révélé par la lumière des lampadaires et les jets de pistolets à eau dans le mémorable final du FIDOFF. Reste à savoir si le FID et sa direction auront été capables d’entendre et de voir que cette façon d’investir la scène n’est pas au dépend du festival : elle est la meilleure façon de lui rester fidèle.

Les auteurs remercient les membres de La Palestine sauvera le cinéma, du FIDOFF.

Crédit image (illustration principale) : La Palestine Sauvera le Cinéma.